L’esprit jusqu’au bout des doigts

Danièle Fonck / La citation est de Bernard Pivot. Dès que je le vis, avec Cécile, sa fille, à La Grande Librairie, tous deux si complices et si divers, si unis et si pluriels, je fus impatiente de me procurer leur livre écrit à quatre (deux?) mains: Lire!.

Page 19 déjà, je l’avais taché de rouge à lèvres et à la 27, il y eut la première tache de chocolat. Bref, désormais il est mien et nul ne pourra plus me demander de le prêter. Je peux tout donner, sauf mes livres, compagnons de route, de voyage, fidèles, incapables de trahison.

«Il est un passeport que chaque être humain se doit de posséder: le passeport littéraire. Il abolit les frontières, permet de voyager à travers le monde, de traverser les siècles et d’aller à la rencontre des hommes. Avec lui, nous sommes libres.» C’est Cécile Pivot qui parle, la lectrice et non point la critique littéraire.

Quelle simple et limpide évidence que cela. Le livre peut tout. Il apporte l’ouverture au monde, aux autres, la compréhension, le plaisir pur, la joie, la déception, l’indignation. Mais, peut-être et surtout, une meilleure compréhension de soi-même.

Pourquoi le dernier roman d’Ivan Jablonka m’a-t-il rappelé mes années parisiennes? Je n’ai jamais voyagé En camping-car… Car chaque livre est une réminiscence, une découverte, un souvenir, un projet. Comment ne pas donner envie à un enfant de lire? C’est essentiel, le devoir premier d’un parent et d’un enseignant. Et comme l’écrit Cécile, c’est de la nécessité de lire que naît le plaisir de lire. Il est vrai que pour créer le besoin, il faut créer le devoir et puis l’envie. Il en découle qu’il faut avoir envie soi-même, admettre qu’il s’agit d’un privilège.

Lire, serait-ce vivre par procuration? Bernard Pivot pose la question. Oui, et alors? Du voyeurisme même, dans un certain sens. Et alors? Mieux vaut cela que la morgue, l’ennui, la haine, la solitude. Rien que le toucher, la typographie, l’illustration, la dédicace, quelquefois, sont plaisir. S’en priver? Oh que non, bien sûr. Il y a les livres que l’on ne finit pas, ceux que l’on reprend après des mois, d’autres que l’on relit des années après. Chacun vous enrichit, à sa manière.

Longtemps, on a voulu priver les femmes de lire en les privant d’école, puis d’études supérieures. En lisant, elles s’émancipaient, gagnaient en indépendance, en liberté. Imaginez donc: une femme qui riposte contre un homme, qui contredit un vieux macho moche, qui ose raisonner différemment. Une attitude qui, à ce jour, reste fort répandue.

Lire est savoir et dans notre stratosphère occidentale de plus en plus facho-stalinienne, le savoir devient répréhensible. Mieux vaut un troupeau de moutons que des étudiants à la «Mai 68» qui contestent.

A l’heure où le piano et le livre ont été remplacés par le téléphone portable (on pianote sur son GSM) et où la majorité silencieuse est fabriquée de toutes pièces, le livre est plus que jamais un instrument dangereux.

Force est, dès lors, de le cajoler.