L’espionne du boulevard Royal

C'est dans cette villa du 20, boulevard Royal, à Luxembourg – photographiée en 1957 –, que s'organise le réseau de renseignement dirigé par Lise Rischard. Depuis les années 60 s'y dresse l'hôtel Rix; il sera démoli en septembre…
C'est dans cette villa du 20, boulevard Royal, à Luxembourg – photographiée en 1957 –, que s'organise le réseau de renseignement dirigé par Lise Rischard. Depuis les années 60 s'y dresse l'hôtel Rix; il sera démoli en septembre…
C’est dans cette villa du 20, boulevard Royal, à Luxembourg – photographiée en 1957 –, que s’organise le réseau de renseignement dirigé par Lise Rischard. Depuis les années 60 s’y dresse l’hôtel Rix; il sera démoli en septembre…

Grandes et petites histoires d’espionnage (3).

Dans les dernières années de la Première Guerre mondiale, les mouvements de troupes prussiens sont surveillés de près.

Nous sommes en plein milieu de la Première Guerre mondiale. Lise Rischard, 49 ans, est à Paris. Elle loge au 137, rue d’Alésia chez sa cousine, madame Vanvers. Lise a rejoint la capitale française, non sans difficultés, pour voir son fils, Marcel. Enfant qu’elle a eu d’un premier mariage avec un certain Pelletier. Au courant de l’été 1916, il avait appelé sa mère auprès de lui, pensant qu’il allait être mobilisé. Elle s’empresse donc et, après avoir obtenu auprès des autorités allemandes au Luxembourg une autorisation pour se rendre en Suisse, passe illégalement en France.

Lorsqu’elle veut retourner en Suisse, où, comme l’exigeaient les Allemands, elle a laissé son passeport auprès du consulat des Pays-Bas, une nouvelle réglementation sur les voyageurs l’en empêche. Elle doit

désormais présenter un visa. Qu’elle a toutes les peines du monde à obtenir, d’autant qu’elle n’a pas de passeport! Elle remue alors ciel et terre. Au quai d’Orsay (le ministère français des Affaires étrangères), elle s’adresse à une de ses connaissances, Armand Mollard, ancien ambassadeur de France au Luxembourg. Mais rien n’y fait, elle reste bloquée à Paris.

C’est à ce moment-là qu’elle est contactée par le service de renseignement britannique*. La proposition faite à Lise est à la fois simple et compliquée. Un passeport français et un visa pour la Suisse lui seront accordés si elle accepte de jouer les espionnes pour les Alliés. Lise est consternée. Pour elle, les espions trompeurs et intrigants vivent dans un univers méprisable. C’est que madame Rischard, épouse du docteur Camille Rischard, est une dame de bonne famille. Elle est la fille du chimiste Jean Meyer. Lequel joua un rôle de premier plan, en 1879, dans l’acquisition du brevet Thomas, qui permettait la transformation en acier des fontes phosphoreuses. Entré au service de la famille Metz en 1865, il fut nommé directeur de l’usine de Dudelange, la première aciérie Thomas du pays en 1882.

Mais c’est précisément son extraction bourgeoise qui fait de Lise une candidate idéale à la tâche qu’entendent lui confier les Britanniques. Ils ont pourtant bien du mal à la convaincre. Car, évidemment, la mission est pour le moins périlleuse. Il s’agit pour elle, une fois rentrée au Luxembourg, de monter une cellule de surveillance du réseau ferroviaire et de renvoyer, à Paris, les informations collectées sur les mouvements des troupes allemandes.

[cleeng_content id= »471233333″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Messages codés

Après plusieurs refus, l’insistance des Britanniques paye et Lise finit par accepter. Sa formation démarre dans la foulée. Elle commence par apprendre par cœur la liste de tous les régiments et grades allemands. Des heures durant, on lui montre des réseaux ferroviaires, des silhouettes de trains, des croquis d’armes. Elle pénètre dans un monde qui lui est, jusque-là totalement étranger. Dans la petite salle de classe d’un immeuble de la rue Soufflot, dans le Ve arrondissement, elle côtoie des mannequins flanqués d’uniformes allemands. En quelques semaines, mitrailleuses, mortiers de tranchée, unités constituées n’ont plus de secrets pour elle. Mais la partie la plus laborieuse de sa formation ne fait que commencer: le codage. Elle doit apprendre toutes les subtilités d’un code mis au point par le renseignement britannique. Bonne élève, elle maîtrise désormais ce nouveau langage qui peut aussi bien s’utiliser en français qu’en allemand ou en anglais.

En juin 1917, elle quitte Paris, et rejoint, sans encombre, la Suisse. Son retour vers le Luxembourg est plus compliqué. Elle récupère facilement son passeport, mais le visa nécessaire pour le Grand-Duché lui est refusé par Berlin. Il faudra jusqu’à l’intervention de la Grande-Duchesse Marie-Adélaïde pour que l’épouse du Dr Rischard puisse revenir dans sa villa du boulevard Royal, à Luxembourg. Ce qui est finalement le cas en février 1918.

Si, pour les Britanniques, elle est la candidate idéale pour monter ce réseau, c’est aussi grâce à son mari. En effet, le Dr Rischard, obstétricien, est aussi le conseiller médical des chemins de fer luxembourgeois. De retour à la maison, la première mission de Lise est donc de recruter son propre mari.

A son tour, il recrute cinq chefs de gare: Jospeh Offenheim, Jean Rockenbrod, Auguste Diederich, Ernest Kraus et Jean Kneip ainsi qu’un chef de manœuvre, Edouard Bram. Ils ont accès à de précieuses informations sur le trafic ferroviaire. Les Britanniques décident également de placer un militaire dans ce réseau constitué uniquement de civils. La tâche est confiée à un soldat belge, Albert Baschwitz, sous-lieutenant adjoint au commandant du cantonnement Wulveringem. Avant la guerre, l’homme a roulé sa bosse en Afrique du Sud et au Congo. Il rejoint l’armée belge, tard, à l’âge de 32 ans, dans le corps des volontaires congolais. A Wulveringem, il meurt d’ennui et, dans l’espoir de se rendre utile, s’adresse directement à la cellule du renseignement britannique à Paris. Laquelle se fera un plaisir de l’engager.

Voyage en ballon

Son arrivée au Luxembourg est des plus extraordinaires. Après un entraînement intensif, il grimpe dans un ballon à hydrogène à Ancemont (F), au sud de Verdun. Il est 1.50h. Trois heures de vol plus tard, il atterrit à plus de cent kilomètres à Grosbous. Désormais affublé du nom de Conrad Bartels, il rejoint Mersch à pied, prend le train pour Luxembourg et la villa Rischard sur le boulevard Royal.

Avant son arrivée, début juin 1918, les messages codés affluent évidemment du réseau Rischard vers Paris.

L’acheminement des messages est assez complexe. Les cheminots rapportent leurs observations au Dr Rischard. A la maison, Lise s’occupe de les coder. Elle charge ensuite Joseph Hansen, un enseignant de Diekirch, d’écrire des articles contenant certaines lettres, dans un certain ordre. Lui-même ne connaît pas le code, ni le contenu et encore moins le destinataire des messages. Ses écrits paraissent dans le Landwirt, un journal de Diekirch. Des abonnés luxembourgeois en Suisse, d’abord un étudiant (voir notre édition du 1er aôut) puis un jésuite, le père Cambron, réceptionnent le journal. Lequel est transmis à un contact qui s’occupe de glisser le Landwirt dans la valise diplomatique à destination de Paris.

L’arrivée de Bartels permet de mettre à jour le codage. Les changements apportés rendent les opérations de codage et de décodage plus simples et plus rapides. Le Belge apporte aussi une touche plus professionnelle à l’organisation. A la différence des autres membres du réseau, qui agissent sous couverture, il peut consacrer tout son temps au renseignement.

Au-delà de Luxembourg, le réseau s’intéresse désormais au maillage qui entoure le pays: Arlon, Longuyon, Trèves, les connexions vers Virton, Audun… A titre d’exemple, en moins d’un mois, il identifie 84 trains qui passent de Thionville vers Arlon et le front du nord. Puis vient, enfin, le 11 novembre 1918, l’Armistice. Le réseau est démantelé, et en 1919, sur la place Guillaume, à Luxembourg, tous les membres reçoivent les honneurs et se voient décorés, aussi bien par les Britanniques que par les Français.

Lise Rischard reçoit notamment la croix de guerre, avec palme. L’historien Henri Koch-Kent parle d’une «femme dont la présence d’esprit égalait la sûreté du jugement». Avec son mari, elle reprend sa vie ordinaire, agrémentée de balades avec le chien et de soirées au cinéma. Lorsque Camille meurt en 1939, Lise quitte le boulevard Royal et s’installe route de Longwy. Elle détruit tous les documents liés au réseau avant de raconter son histoire à son neveu Charles-Edouard. Elle décède en février 1940.

Les honneurs militaires qui lui sont rendus attirent l’attention des nazis, qui, en mai 1940, débarquent chez elle, trop tard.

Olivier Tasch

*L’histoire du bureau britannique de Paris est racontée par Janet Morgan dans The Secrets of Rue St-Roch, Ed. Penguin Books.
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