L’espiègle devenu brigand entre en bédé

Michel Petit/ Le couple Angel – Schlesser, Yas dans l’âme, publie son premier enfant

Après son passage en primeur dans «Le Jeudi», «Le Yas» sera publié en français et en luxembourgeois. Schlesser et Angel, un rien gores, s’en donnent à cœur joie.

C’est une histoire de Yas. Un Yas entre eux deux. Qu’ils avouent être un peu aussi, l’un et l’autre. La honte? Du tout. Plutôt même la fierté, la fleur au fusil. Tant les deux artistes du cru se disent révoltés dans la société actuelle. Comme le fut le Yas dans un autre temps. Marc Angel et Jean-Louis Schlesser puisent l’objet de leur révolte dans le patrimoine local, ardennais. Le Yas, un sacré phénomène, est en réalité né de l’imagination fertile de ce directeur de l’Athénée de Luxembourg en 1883, Nicolas Gredt, érudit gréco-latin et philosophe, auteur de Sagenschatz des Luxemburger Landes.

Jean-Louis Schlesser a toujours gardé un petit faible pour cet enseignant: «Toujours équipé de son carnet de notes, il se promenait en rase campagne, de village en village. Il retenait les contes et légendes locales, toutes ces histoires écrites pour faire peur aux gens. Un peu comme les contes de Perrault, en France. Mais Nicolas Gredt travaillait davantage comme un documentariste.»

Le Yas… Fils naturel du comte Jan de Wiltz et d’une brave dame dont on dit qu’elle est «de mauvaise vie», il passe une enfance catastrophique, cible, eu égard à son statut bancal – fils de –, de tous les sarcasmes locaux. Ado, il part à la conquête d’un inaccessible trésor. Puis il se transforme en véritable monstre. Mais qui, à certains égards, attire toute la sympathie de Jean-Louis Schlesser. Car, selon toute vraisemblance, le scénariste se retrouve dans son personnage: anticléricalisme, refus de l’autorité, rebelle, sans cesse en colère, anarchiste «qui agit sur le subconscient de la population paysanne. Lorsqu’il vole, des armes par exemple, ce n’est pas avec la même mentalité que Robin des bois.» Les deux auteurs replacent l’histoire du Yas dans le contexte historique de la guerre de Trente ans. «J’ai inventé l’histoire de son parcours vers la méchanceté», confesse le scénariste. L’un et l’autre imaginent le Yas, leur Yas, en phase avec les événements de ces dernières années, comme le Printemps arabe ou la naissance de mouvements européens des indignés. «Cela correspond à nos colères», ponctue Schlesser.

Ping-pong

Le Yas, sous la forme d’une bédé, a failli ne jamais exister. «J’avais écrit un scénario à l’attention d’un réalisateur qui m’avait contacté, se rappelle Jean-Louis Schlesser. Le travail d’écriture m’incombait.» Finalement, faute d’un soutien du Fonds national à la création audiovisuelle, le projet d’un film est tombé à l’eau. «Et j’ai rangé mon texte dans un tiroir», ajoute Jean-Louis Schlesser. Jusqu’au jour, bien plus éloigné, où il «retombe dessus et pense, non plus à un film, mais à une bédé. Je me suis dit que le scénario correspondrait au tempérament de Marc», que, pourtant, il ne connaissait pas, hormis par son travail d’artiste, d’illustrateur, d’auteur. Schlesser supposait que le tempérament de Marc Angel accepterait «la fantaisie héroïque du Yas, héroïque et un peu gore.»

La rencontre entre les deux hommes, en 2011, porte d’emblée ses fruits. «Jean-Louis m’a transmis l’ébauche de son scénario qui ressemblait pour moi à un synopsis. Nous en avons discuté. C’était une véritable partie de ping-pong. Nous nous sommes bien entendus. Car nous avons une façon semblable de voir les choses, de voir la vie. S’il avait eu des idées contraires aux miennes, ça n’aurait pas pu fonctionner. La collaboration a été humainement intéressante.» Tout cela laissant pas mal de place aussi à l’improvisation qui, selon Angel, «donne davantage de rythme à l’histoire.»

Jean-Louis Schlesser embraye: «Nous devons nous faire plaisir, même si nous pensons évidemment au public, à la satisfaction qu’il doit en tirer. Nous ne faisons pas du sur mesure; nous ne sommes pas à Hollywood. Bon, d’accord, on n’écrit pas cela pour être riche.»

S’éloigner de la trame originelle de Nicolas Gredt n’a pas vraiment troublé les deux auteurs. «Il y a quelque chose de l’ordre du roman graphique, commente le dessinateur. Nous prenons nos libertés. Ce qui est évidemment plus confortable en auto-édition.» Schlesser qui n’est pas vraiment béni-oui-oui et n’hésite pas à éructer dans le potage, distille un zeste de venin: «Nous n’avions pas prévu une auto-édition. Dans un premier temps, nous avions un éditeur, Phi pour ne pas le citer, mais il nous a laissé tomber. Or, tout était prêt puisque déjà publié dans Le Jeudi. Finalement, ce n’est pas plus mal.»

C’est vrai que le Yas a montré plus que le bout de son nez dans les pages de votre hebdo préféré (du 16 janvier 2014 au 12 mars) avant son saut définitif dans l’album attendu.

La république des animaux

Ni l’un ni l’autre ne sont à leur coup d’essai. Marc Angel, après des études de dessin à Cologne, a entamé une carrière dans l’illustration politique, économique, sociale, dans l’illustration de livres. On lui doit par exemple un Calendrier des migrations, un thème qu’il prolonge volontiers par ses belles toiles réalisées selon la technique du glacis. Avec lui, la migration va de pair avec les frontières puisque c’est encore lui qui a agrémenté de ses dessins les Carnets du douanier.

Très pointilleux sur sa liberté, il a créé sa propre maison d’édition, In situ creation edition, avec laquelle il veut exprimer sa prédilection pour la narration par le dessin. Et puis, de la sorte, il fait l’impasse sur «ces scénaristes qui, pratiquement, glisse la plume dans la main du dessinateur.» Le Yas, pour lui, c’est également de la narration. «Et cela est vrai pour mes peintures.»

Marc Angel en est ainsi à sa 6e bédé. Après sa trilogie Deemols, consacrée à l’histoire luxembourgeoise, la vie quotidienne et les mentalités, et achevée en 2001, il a commis Pelle Svensson et la République des animaux et Nuage sur la rizière, dédié au commerce équitable. Il a décroché le Premier prix de l’album illustré pour Eng Rees ëm d’Welt, un recueil de dessins à l’adresse des enfants.

S’ajoute son Testament des poètes en images où il illustre et traduit de français en allemand, et vice versa, des textes d’Apollinaire, Baudelaire, Goethe, Hugo, Nietzsche, Rilke, Rimbaud, Verlaine, etc. Et quand il ne dessine pas, qu’il ne se consacre pas à l’histoire locale et aux légendes, qu’il n’expose pas, Marc Angel décroche sa guitare et partage son autre passion, la musique, avec son propre trio ou avec le groupe Mattadir Antaous.

La production de Jean-Louis Schlesser, c’est tout autre chose… Les lecteurs du Jeudi se délectent de ses Dissonances mordantes. Il a écrit La troisième crise, un polar sur le terrorisme d’Etat. Il participa à trois scénarios de film, en écrivit deux autres, Le club des chômeurs et La revanche des chômeurs, réalisés, en 2001 et 2004, par Andy Bausch.

Tout cela avant un retour rapide du héros légendaire? «La légende veut que le Yas réapparaisse sans cesse. C’est vrai que nous faisons allusion à son retour éventuel,» disent en chœur les deux créateurs.

Sortie le 30

Le Yas, en luxembourgeois et en français, sera disponible dès le 30 novembre.
Jusqu’au 22 novembre, des planches de l’album et d’autres œuvres de Marc Angel sont exposées à la galerie Op der Kap, à Capellen.