Les perversions de Cendrillon / «Elle» de Paul Verhoeven

Victime d'un agresseur masqué qui s'est introduit chez elle pour la violer, Michèle (Isabelle Huppert) décide de pousser l'enquête jusqu'au bout

A 77 ans, le réalisateur néerlandais Paul Verhoeven quitte Hollywood pour se réinventer en France, avec un thriller pervers, porté par une muse intemporelle.

Petite, elle s’est retrouvée à la Une des journaux, à moitié nue, couverte de cendres. Adulte, elle vit toute seule dans une grande maison de la banlieue parisienne. A la tête d’une entreprise de conception de jeux vidéo, Michèle (Isabelle Huppert), est une femme singulière. Froide, directe, et sans conscience apparente, elle est indifférente à la sensibilité d’autrui et ne laisse paraître aucune émotion sur un visage ciselé dans le marbre. Elle semble trouver sa seule étincelle de vie dans la violence des univers virtuels qu’elle crée, ainsi que dans les confins de sa vie sexuelle tumultueuse. Lorsqu’elle devient victime d’un agresseur masqué qui s’est introduit chez elle pour la violer, elle efface toutes les traces de cette transgression violente, tant dans son salon, lieu du crime, que sur son corps meurtri, en le trempant dans un bain imbibé de sang.

Elle se remémore en boucle cet événement traumatisant, allant jusqu’à en altérer le déroulement, en laissant libre cours à son imagination sanglante. Sans jamais penser avertir la police, elle annonce la nouvelle pétrifiante à ses amis proches, lors d’un dîner, avec une lassitude qui met tout le monde mal à l’aise. Son entourage est choqué, son chat – unique témoin de l’agression – est apeuré, mais Michèle est intriguée, excitée et agitée, car l’agresseur continue à se manifester, à laisser des traces de son passage chez elle, à lui envoyer des messages sur son téléphone portable. Persuadée qu’il s’agit de quelqu’un de son entourage, elle décide de pousser l’enquête jusqu’au bout et de faire face à son harceleur masqué.

Cela fait dix ans que le dernier film de Verhoeven (Zwartboek/Black Book) est sorti en salle. Depuis les années 70, il avait pourtant l’habitude d’enchaîner les productions à un rythme effréné. Son épopée hollywoodienne demeure ainsi unique, et elle s’étend sur plus de vingt ans, avec des films comme Robocop, Basic Instinct ou encore Starship Troopers. Des incursions dans divers univers, qu’il s’est toujours appropriés à sa manière en faisant s’entrechoquer un esprit de série B avec les codes du genre, une extrapolation de la réalité avec des histoires dotées d’un sous-texte critique, une mise en scène extrêmement précise avec un humour décalé.

Délectable satire

Tous ces ingrédients se retrouvent aussi dans Elle. Verhoeven avait souhaité en faire un film américain, car l’adaptation du livre de Philippe Djian au titre évocateur Oh… avait été faite par un scénariste d’outre-Atlantique, David Birke. La levée des fonds nécessaires à la production de ce thriller qui pousse la perversité morale dans ses derniers recoins n’a pas été possible à Hollywood et Verhoeven s’est décidé à faire son premier film en langue française. Choix judicieux, car il va donner au film un atout incontournable: Isabelle Huppert.

On ne peut imaginer quelqu’un d’autre dans le rôle de Michèle, que l’actrice réputée pour accepter les rôles contraignants et difficiles. D’autant plus que Djian a écrit le personnage de cette sociopathe avec Huppert en tête. Celle-ci est toute aussi jouissive qu’antipathique dans ce rôle écrit sur mesure et elle est à la tête d’un casting savoureux et surprenant allant de Laurent Lafitte à Virginie Efira, en passant par Charles Berling. Verhoeven signe ainsi un thriller où la perversion rôde dans chaque séquence. Fort d’une tension harassante, Elle est une leçon de maîtrise en termes de distillation d’indices, afin de construire un suspense haletant. Tant dans le développement de l’enquête de Michèle, que dans les bribes d’un passé lugubre qui font effraction dans un présent agité, Verhoeven fait toujours avancer le récit en lui conférant une dynamique extrêmement entraînante.

Le véritable tour de force réside cependant dans l’humour, parfois latent, souvent ouvertement cru, qui donne à ce thriller un aspect délectable de satire qui fera travailler les zygomatiques des spectateurs plongés dans l’anonymat des salles obscures face à la perversité d’une femme qui ne se cache pas d’être elle-même.

Loic Tanson