Les papys en éveil / «Rusty Boys» d’Andy Bausch

Quatre compères veulent fonder une communauté de retraités, dans une Minette aussi rebelle qu’eux à un destin policé. Une comédie gouailleuse et intelligente.

Le concierge Nuckes (André Jung) arpente les couloirs de la maison de retraite à la manière d’un cow-boy, santiags au pied, distillant les produits de contrebande à ses pensionnaires: cigarettes, alcool et images frivoles. Cet amateur de western n’est pas aussi à cheval sur les règles que la nouvelle directrice, dont l’arrivée marque une nouvelle ère, garantie sans vices cachés.

Fons (Marco Lorenzini), prolo malicieux tendance vacharde, paie, d’un renvoi dont il n’est pas peu fier, une surprise ratée à son meilleur ennemi, Lull (Pol Greisch), un ancien dentiste trop Eschois pour être bourgeois. Mais si Fons a renoncé aux femmes, trop usantes, Lull garde l’espoir d’une romance, ce qui le fait hésiter à claquer trop vite la porte de l’établissement qui remet pourtant en cause sa liberté de fumer.

Jängi (Fernand Fox), préfère vivoter dans sa cabane de jardin ouvrier, au contact de ses voisins portugais, plutôt que de se laisser enfermer dans une maison de retraite. Mais lui aussi est rattrapé par une époque aux passions destructrices, qui prévoit de planter un lotissement en lieu et place de ces jardins qui flairent la liberté. Si Fons peut trouver un temps refuge chez sa fille (Myriam Muller), taxi-girl en difficultés avec un mari acteur manqué (Pitt Simon), la solution est aussi condamnée d’avance que le vieux couple que Nuckes forme avec sa femme Henriette (Monique Reuter).

Alors, sur une idée de Nuckes, les quatre papys revêches partent à la recherche d’une maison où ils pourraient fonder une communauté qui leur garantirait la liberté de fumer et de penser comme ils l’entendent. Cette prospection les emmène à rencontrer d’autres représentants d’un monde qui n’est plus le leur, à commencer par une agente immobilière frontalière et parvenue, qui croit voir arriver des «Ch’tis mais en Luxos».

Un autre Luxembourg

Si la quête des quatre papys, que l’affiche du film désigne comme « vieux, croulants et rebelles», frise avec le loufoque (bien emmenée en cela par la très belle musique du compositeur Jeannot Sanavia), le nouveau long-métrage du réalisateur luxembourgeois à succès, Andy Bausch, ne regorge pas moins d’émotion.

Avec quatre personnages masculins centraux, et de nombreux personnages féminins, cette comédie sociale, coécrite avec le dramaturge Frank Feitler, met d’abord du temps à se mettre en place, pour, dans un deuxième temps, déclencher un festival d’émotions: du rire (beaucoup) aux larmes (un peu). S’ils ne lésinent pas sur une petite remarque sexiste, les quatre vieux, desquels se démarquent les personnages impeccablement campés par Marco Lorenzini et André Jung, voient leur destin déterminé par les femmes. Les seconds rôles, notamment ceux de la directrice cassante (Fabienne Hollwege), de la servante espiègle (Claire Johnston) et de l’agente immobilière un brin paumée (Valérie Bodson), donnent ainsi toute leur saveur au film.

Et puis, il y a l’autre vedette habituée des films d’Andy Bausch, qu’il nomme lui-même «le triangle d’or», formé par Schifflange, Rumelange et Esch-sur-Alzette. C’est depuis cette zone qu’il donne à voir un autre Luxembourg, celui des rencontres et de la gouaille, dans lequel les escalators peuvent être en panne, mais jamais l’imagination. Un Luxembourg coloré, qui aux bruits du voisin répond par davantage de bruit, plutôt que d’en avertir la police, comme dans cette très belle – mais trop courte – scène où, dans le jardin de Jängi, la fanfare rivalise avec le hip-hop que de jeunes Portugais écoutent dans le lot d’à côté.

C’est aussi depuis ce triangle d’or que Rusty Boys délivre, en riant, ses critiques contre le nationalisme, l’arrogance, la malveillance, mais aussi envers une certaine manière de vieillir, qu’Andy Bausch manifestement rejette. Pour notre (futur) bonheur de cinéphile…

Jerome Quiqueret