Les neuf piliers de la sagesse

Maurice Magar /Le Grand-Duché se lance corps et âme dans la troisième révolution industrielle

Surfer sur la vague rifkinienne pour assurer un avantage de compétitivité, tel est le credo du gouvernement.

Ce jeudi 21 janvier, le ministère de l’Economie, l’IMS (Inspiring More Sustainability) Luxembourg et la Chambre de commerce, les trois entités organisant la «troisième révolution industrielle», ont lancé «la phase participative» de ce processus. Etienne Schneider, le ministre de l’Economie, avait déjà montré sa volonté de préparer le Luxembourg à cette nouvelle ère en invitant, en septembre 2015, l’économiste américain Jeremy Rifkin, le père de ce concept dont l’idée de base est un changement de paradigme amené par l’émergence des énergies renouvelables et d’internet.

L’idée principale de Rifkin est de préparer la société à la fin des énergies fossiles, à une économie entièrement interconnectée et aux révolutions technologiques qui sont «déjà en train» de changer la vie quotidienne. Mais, afin d’intégrer tous les acteurs de la société pour alimenter le projet en idées, il fallait d’abord élaborer les piliers prioritaires pour la mise en œuvre de «ce changement de paradigme».

Différents experts se sont, à cette fin, réunis en un comité de pilotage. Y siègent des acteurs du ministère, de la Chambre de commerce et d’IMS. Ce comité a dégagé six piliers verticaux et trois piliers transversaux significatifs pour l’économie luxembourgeoise. Les six colonnes principales sont l’énergie, la mobilité, la construction, l’industrie agroalimentaire, l’industrie lourde et la finance.

Emplois traditionnels

Les piliers transversaux sont la «smart economy» (économie intelligente), la «circular economy» (économie circulaire) et le «prosumers & social model». Ce dernier concerne le rôle du consommateur devenant, grâce à la numérisation, de plus en plus producteur ainsi que le futur modèle social à mettre en place pour faire face à l’avènement de la troisième révolution industrielle. Le contenu pour chaque pilier est déjà défini dans les grandes lignes, mais il le sera encore davantage par des groupes de travail spéciaux – composés de 15 à 30 personnes – qui sont en train d’être formés. La plupart des experts sont formels, les emplois traditionnels vont en grande partie disparaître, d’autres, en revanche, vont surgir. C’est un des enjeux auxquels seront confrontés les révolutionnaires luxembourgeois. Il est important de préparer les salariés par le biais de la formation. «Le dernier pilier transverse prend en compte cette dimension», rassure Etienne Schneider.

Mais au-delà des emplois traditionnels, c’est toute l’organisation du travail qui sera affectée. Y aura-t-il encore des bureaux physiques? Le salariat existera-t-il encore sous sa forme actuelle? Autant de questions et d’éventualités auxquelles il faut se préparer. Or, le temps presse: «Cette révolution est comme une vague qui frappe déjà à nos portes. Ces transformations sont en train de se faire sous nos yeux. Il s’agit de ne pas rater ce changement de paradigme et d’apprendre à surfer sur cette vague», explique Christian Scharff, président d’IMS Luxembourg.

La troisième révolution n’est en revanche pas un but en soi. D’après Carlo Thelen, le directeur de la Chambre de commerce, le Luxembourg se doit d’être «un first mover», un pionnier donc, afin d’assurer un avantage compétitif pour attirer les business du futur. La révolution s’attaque également au changement climatique. Aussi, l’énergie est-elle le premier pilier. Elle n’aura plus besoin d’or noir et sera renouvelable. Par le biais de l’économie solidaire, la réduction des déchets est au cœur du programme. «Nous gâchons toujours 80% de notre énergie. Les répercussions de ce gâchis sur le budget sont énormes», résume Skip Laitner, un économiste membre de l’équipe de Rifkin.

Laboratoire révolutionnaire

Mauric Magar/ Dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, la révolution est en cours

Le grand changement de paradigme ne se fera pas du jour au lendemain. Mais des projets concrets et une prise de conscience apparaissent.

En 2013, la région Nord-Pas-de-Calais (aujourd’hui Nord-Pas-de-Calais-Picardie), se lance dans l’aventure rifkinienne et joue un rôle de laboratoire à l’échelle régionale. Sur la toile de fond du déclin de l’industrie lourde, elle s’est résolument tournée vers le futur. Au début, tout n’était cependant pas évident: «L’homme a toujours peur du changement», lance Claude Lenglet, spécialiste mondialement reconnu dans le domaine de l’écoconstruction et artisan du projet Rifkin en France. Bien qu’aujourd’hui le bilan soit positif après trois années de travail, au départ tous les acteurs de l’économie n’étaient pas emballés. C’était notamment le cas de l’industrie lourde qui joue pourtant un rôle essentiel dans cette région. «Je dois aussi avouer que nous avons peut-être négligé de l’intégrer pleinement dans le développement de notre stratégie», regrette Lenglet. «Je suis d’ailleurs content de voir que vous ne vous apprêtez pas à faire la même erreur», poursuit-il.

Unanimité politique

La révolution industrielle ne se fait pas du jour au lendemain mais, aujourd’hui, estime en substance Lenglet, les premiers bienfaits concrets s’observent dans sa région: «Depuis 2013, nous comptons quelque 300 projets s’inscrivant dans le cadre du projet Rifkin, qui est complètement soutenu par la classe politique. La nouvelle majorité qui dirige la région depuis les dernières régionales l’avait même intégré dans son programme électoral.»

Le succès est tel que la région a été obligée de se doter d’un bureau pour analyser la pertinence des projets proposés. Inutile de préciser que l’ensemble des initiatives ne répondent pas aux critères. Aujourd’hui, Claude Lenglet laisse la région pionnière se développer toute seul et se consacre entièrement à son travail d’évangéliste de la parole rifkinienne. C’est aussi ce qui l’a amené au Luxembourg. Pour Lenglet, l’essentiel est une approche bottom-up, du bas vers le haut, qui intègre tous les acteurs désireux de participer à la révolutionnaire aventure.

C’est donc aussi ce que s’efforcent de faire les principaux organisateurs. Le site internet (www.troisiemerevolutionindustrielle.lu) permet d’ailleurs à tout un chacun de contribuer en donnant un avis, jusqu’au 31 janvier, sur un des neuf piliers du programme luxembourgeois. Il existera d’ailleurs un comité par pilier, qui doit mettre sur pied un programme spécifique pour son domaine. Ces différents papiers formeront la base de la future stratégie qui devrait être révélée en septembre ou en octobre 2016.

Si le Nord était une région pionnière, le Luxembourg compte bien devenir le laboratoire rifkinien à l’échelle d’un Etat. «Le Luxembourg est le premier pays à se lancer dans cette voie», tient aussi à préciser le ministre de l’Economie, Etienne Schneider.

M. M.