Les 19e Rencontres européennes envisagent «L’Europe autrement»

Photo: Editpress / Jean-Claude Ernst

Les dix-neuvièmes  de Luxembourg se déroulent le samedi 17 octobre à l’abbaye de Neumünster à Luxembourg-Grund (début à 14.00h, entrée libre).
Cette année, le thème retenu est «L’Europe autrement». Il s’agit de débattre des modes politiques alternatifs que mettent en place les citoyens un peu partout sur le Vieux Continent afin de faire bouger les choses. Les invités sont l’eurodéputé déi Gréng Claude Turmes, Eric Lavillunière, spécialiste de l’économie solidaire, Sophie Heine, spécialiste de l’euroscepticisme et membre de Stand Up for the United States of Europe, et Emmanuel Daniel, un journaliste indépendant passionné par les alternatives politiques et économiques.

Entretien avec Eric Lavillunière de l’Institut européen de l’économie solidaire (Inees).

Le Jeudi: «Vous participerez cette année aux Rencontres européennes de Luxembourg dont le sujet est « L’Europe autrement ». D’après vous, qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans l’Union européenne?»

Eric Lavillunière: «Il serait peut-être plus facile de se demander ce qui tourne rond. Nous sommes dans une crise de société profonde. Il n’y a plus rien qui fonctionne. Aujourd’hui, nous assistons à l’effondrement même de la construction européenne qui est axée exclusivement sur le marché unique, sur la libre circulation des biens. Les personnes sont secondaires. Nous avons oublié d’y rattacher les citoyens et nous le payons cash. Les crises financières se succèdent, l’urgence climatique apparaît. Les institutions de l’UE sont à la traîne.
Structurellement, l’institution prédominante reste le Conseil et donc l’Europe est avant tout une addition d’intérêts nationaux égoïstes. Il n’y a pas de vision global en Europe. La deuxième structure la plus influente est la Commission dont les membres sont justement nommés par les Etats. Par conséquent, le contrôle démocratique est extrêmement faible. Le Parlement européen, qui devrait être au cœur de cette construction, n’est que la troisième roue du carrosse.»

Le Jeudi: «Comment rendre le Parlement plus puissant?»

E. L.: «Il est toujours facile de dire « il faudrait que », « il n’y a qu’à ». Ce sont des incantations et des vœux pieux. La question est: « Que pouvons-nous faire concrètement? ».»

Le Jeudi: «Des mouvements comme Transition, dont vous faites partie, ou l’économie sociale et solidaire, pourraient-ils changer la donne?»

E. L.: «Au niveau européen, il y a des disparités énormes. Mais, nous avons assisté à une émergence de ces modes de pensées dans les pays les plus touchés par la crise. Je pense particulièrement à la Grèce, au Portugal et à l’Espagne.
Les initiatives y fleurissent parce que, face à la misère, les gens s’organisent dans des coopératives citoyennes pour s’habiller, manger, se soigner ou se loger. Bref, pour les besoins de base.
Les citoyens ont pris le relais puisque les autorités publiques ne sont plus en mesure d’assurer leur bien-être. Le vrai défi, c’est d’accompagner ces mouvements dans les Etats où la crise se ressent moins et où il y a davantage le souci de conserver le peu qui reste plutôt que de se projeter dans l’avenir. En réalité, il faut un changement de paradigme, repenser le modèle économique qui est basé sur une croissance infinie, alors que la Terre ne dispose que de ressources finies.»

«Enraciné dans les esprits»

Le Jeudi: «Comment amorcer un tel changement?»

E. L.: «C’est très compliqué parce que tout en dépend. C’est là qu’intervient justement Transistion. Avec l’urgence climatique, nous nous devons de réfléchir sérieusement à nos ressources et à leur renouvellement, en particulier le pétrole. Nous nous imaginons aujourd’hui qu’il n’existe pas d’alternative au capitalisme qui assurerait le bonheur des populations. Nous voyons pourtant clairement que cela ne fonctionne pas.
Mais c’est tellement enraciné dans les esprits. La concurrence règne partout, et ce, dès notre entrée à l’école. Le savoir scientifique qui assure une carrière dans un tel monde a pris le dessus sur les savoirs citoyen, artisanal et populaire.»

Le Jeudi: «Le plus important serait-il de changer la mentalité?»

E. L.: «C’est ce que nous essayons avec bonheur et peine dans Transition. Il s’agit de comprendre qu’il ne faut pas tout attendre de la politique ou des institutions. Et c’est dans les communautés que se trouvent les réponses. C’est aussi une vision collective.
Il n’y a pas de gourou qui nous dit ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Nous définissons ensemble la qualité de vie à laquelle nous aspirons.»

Le Jeudi: «Le fait de créer des petites cellules au niveau local peut parfois ressembler à une sorte d’isolation. Qu’en pensez-vous?»

E. L.: «C’est clair que ce problème doit nous préoccuper. Mais les gens qui participent au mouvement ont un regard sur la globalité du monde. Si nous ne nous donnons pas les moyens de trouver des alternatives, la situation va encore s’aggraver. Nous assistons à la montée des populismes et à un accroissement du fossé entre les politiques et les citoyens.»

Le Jeudi: «Quelle est l’ampleur de ces mouvements alternatifs au Luxembourg?»

E. L.: «Transition existe depuis quatre ans. Elle progresse petit à petit. Il s’agit d’amener un changement de la culture politique pour ne pas être dans l’affrontement, mais dans la construction. Nous ne sommes plus dans un schéma de lutte des classes où il y a un bon et un méchant. Evidemment, nous n’excluons pas le rapport de force.
Au Luxembourg, pays préservé, les mouvements comme Transition attirent plutôt des gens en quête de sens qui considèrent que les valeurs humanistes ne sont plus représentées dans le fonctionnement de la société. Donc, dans ce changement, il a également une vision sociale. Et le défi est là, parce que ce n’est pas encore entré dans les mœurs. Le changement au Luxembourg se fait symboliquement en montrant qu’il est possible de vivre autrement. Je réponds toujours avec une humilité absolue à ce genre de questions. Je ne me prends pas pour un expert. L’intelligence collective est plus forte. Les gens sont à la base du changement.»

Le Jeudi: «Vous venez de l’économie solidaire, pourquoi avez-vous rejoint Transition?»

E. L.: «J’y retrouve les mêmes valeurs. Il s’agit de faire au quotidien des choses très concrètes avec les gens. C’est l’idée de l’autogestion.»

Le Jeudi: «Vous disiez qu’il ne faut pas exclure le rapport de force. Dans quelles situations faut-il y recourir?»

E. L.: «Nous pouvons faire des jardins communautaires, des petits projets, mais si nous nous heurtons à une réglementation qui nous empêche de faire, par exemple, notre purin d’ortie, il faut se battre. Un député européen m’avait expliqué que nous ne sommes pas assez efficaces en termes de lobbying. Or, il faut changer le système de fonctionnement qui accorde un rôle important à ces groupements d’intérêt. Comment retrouver l’intérêt général et collectif plutôt que celui des lobbies dans la prise de décision? Voilà la question. Mais c’est compliqué de faire bouger les choses. Les députés qui ont des vraies convictions politiques déchantent vite parce qu’ils se rendent compte à quel point la machine est lourde et difficile à bouger.»

Propos recueillis par Maurice Magar