Le temps des «encores»… pour Aznavour

Photo: Marc di Domenico

Annie Gaspard / Entre hier et demain, Aznavour est toujours en haut de l’affiche et n’en finit pas de bisser. Plaisirs renouvelés, encore et encore(s), avec un brin de nostalgie…

For me, formi-da-ble! A 91 ans, l’éternel «petit» Charles, qui a tracé tant de sillons dans la chanson française et l’a faite voyager dans le monde entier, sort Encores, son cinquante-et-unième album!* Tout un programme… Peu importe les ombres qu’il y aurait au tableau, le patriarche Aznavour au répertoire exceptionnel, qui a émaillé de plus de 1.000 chansons huit décennies, est bien un monstre sacré, aiguille qui continue à montrer des chemins et magicien des mots et des notes qui sait encore pincer les cordes sensibles. Si la voix trébuche un peu, c’est qu’elle a passé 90 ans et qu’elle ne triche pas. Résultat, ses 11 nouvelles chansons, nappées d’un velouté musical classieux, nous emmènent dans une intimité touchante et une rare émotion qui nous donneraient le droit de vieillir et de poursuivre sans honte. Il faut savoir…

Chocolat

Entre Toujours (2011) et Encores avec un «s» comme «soir» – celui qui patine et rend plus douces les collines – Charles A. persiste donc et signe en nous laissant supputer le secret de sa longévité. Serait-ce parce qu’il reste persuadé – comme il le dit souvent – qu’il ne vieillit pas mais que, simplement, il prend de l’âge? Serait-ce – comme il l’avoue encore – parce qu’il continue à vivre normalement, à manger sans excès et sans privation sel, sucre, gras, qu’il boit avec modération et qu’il ne fume pas? Serait-ce plutôt parce que ce fils d’émigrés arméniens et de résistants a hérité cette faculté de résilience et d’aller de l’avant qu’ont tous les survivants? Mille fois elle renaissait pure/Pour tout recommencer, belle et tendre Arménie…
Une belle revanche, c’est sûr, du petit Franco-Arménien complexé par son physique, sa petite taille, et sa voix limitée et chevrotante, qui a eu comme premiers interprètes les Patachou, Constantine, Chevalier, Gréco ou Bécaud avant de se hisser définitivement, malgré des débuts difficiles et une critique hargneuse, en haut de l’affiche. Aujourd’hui, il écrit et compose encore et arrange (une première pour celui qui clame «si je ne sais pas le faire, j’apprends. Ça tient en éveil et on vit mieux et vieux») avec un… brin de nostalgie envahi du parfum des petits pains au chocolat de son enfance. Un feu sans artifices et sans concessions pour ce portraitiste fin et lucide des passions, des dépassions et des noirceurs humaines qui en veut… «encores».

Venise

Depuis qu’il demanda un jour à Cocteau des conseils de lecture, celui qui s’est battu, enfant, pour lire, n’aura de cesse de vouloir être reconnu avant tout comme un auteur amoureux des mots. Ces mots qu’il manie toujours avec soin et précision dans ses nouveaux textes traversés par le temps qui passe et l’ombre de la grande «faucheuse qui viendra un matin». Une machine à remonter le temps de son histoire, de l’histoire de France et de nos histoires. La Résistance (très belle et poignante chanson Chez Fanny), l’exode rural, Piaf-la-Môme-sa-grande-amie, celle qui l’a repéré, la Maison rose et les soirées bien arrosées de la Butte, ces cloches des églises qui rythment nos vies et… l’Amour toujours. Que ce sera triste, oh oui!, Venise, quand…

* Aznavour, 90e anniversaire, (compilation 4 CD), Barclay/Universal, 2014; Aznavour, «Encores», Barclay/Universal, 2015. Site: www.charlesaznavour.com
Six représentations uniques en France à Paris (Palais des Sports) du 15 au 27 septembre.