«Le pays a un peu subison bonheur» / Leçon raisonnée d’histoire économique luxembourgeoise et européenne avec Yves Mersch

Propos recueillis par Marc Fassone  /

«Le Jeudi» célèbre ses 20 ans ce 1er juin. 1997-2017 est une période qui a façonné le pays et l’Union européenne. Vingt ans de changements et de mutations. Quelles ont été pour vous les plus remarquables évolutions économiques et financières de ces vingt dernières années?

Yves Mersch: Si on se cantonne à ces deux dernières décennies, le fait déterminant a été, pour moi, l’introduction de la monnaie unique, l’euro. D’abord parce que c’est la dernière avancée vers une prise de décision de type fédéraliste au niveau européen et donc, un grand pas vers l’Europe. Et pour le Luxembourg, l’euro a été une émancipation.

Après soixante-dix années de règne monétaire belge, nous participons maintenant à la cogestion de notre monnaie unique, ce qui n’était pas le cas dans le régime précédent. Et cette émancipation est allée beaucoup plus loin.

Lorsque je discute avec des gens qui connaissaient le pays avant cette date, tous me font part qu’il a profondément changé depuis. C’est premièrement, la conséquence d’une désindustrialisation et d’une marche forcée vers l’économie des services avec notamment l’explosion de la Place et des services financiers. Mais c’est aussi le développement de tout un environnement institutionnel qui a vu le jour dans le sillage de l’euro.

La création de la BCL a été pour moi un moment fort. Je crois que cela a été également le cas pour le pays et pour son ouverture et son évolution. On ne peut pas imaginer un pays moderne sans Banque centrale. Tout comme on ne peut pas l’imaginer sans université. Université dont la création suivit de peu celle de la Banque centrale.

L’euro a été introduit le 1er janvier 1999. Mais plus que la date, c’est la dynamique qui a suivi qu’il faut regarder. Depuis, le Luxembourg dispose de nombreuses institutions dont on ne soupçonnait même pas l’existence: le conseil de la concurrence, le conseil supérieur des finances, les autorités macro-prudentielles et de résolution, pour ne citer que celles-là. Et tout cela nous a été imposé par l’Europe.

Ce n’est pas notre vision qui a encouragé cette évolution – ce que j’appellerais l’émancipation ou la normalisation du pays. Aujourd’hui, nous sommes un pays comme les autres, nous ne sommes ni le plus petit, ni, comme il y a cent ans, le plus pauvre. Nous sommes devenus, d’une certaine façon, un pays comme les autres. Et en concurrence avec les autres aussi.

Il ne faudrait pas oublier l’aspect sociologique: tout ce changement n’aurait pu se faire avec les seuls indigènes.

Pour moi, ce développement très fort au niveau économique est aussi dû à l’ouverture des frontières et à l’intégration de nombreux concitoyens européens dans le développement économique luxembourgeois.

Le développement économique du pays mis à part, pensez-vous qu’il y ait eu, lors de ces vingt dernières années, des occasions manquées?

Il y a toujours des occasions ratées. Au niveau européen, je pense par exemple à la Constitution. Elle a certes été remplacée en grande partie par le traité de Lisbonne. Mais cela aurait été un moment encore plus fort si on avait pu se référer à une Constitution européenne. Cela aurait été un point important dans la marche vers l’Union politique.

Au niveau national, je pense que l’on a un peu subi cette évolution vers une plus forte coopération au niveau européen. Si on prend l’exemple des institutions, nous avons toujours été un peu à la traîne dans ce pays.

Le Grand-Duché a souvent été parmi les derniers à implémenter certaines règles européennes au lieu d’anticiper, au lieu de prévoir, éventuellement d’attirer plus d’institutions européennes au Luxembourg.

Je pense aussi que notre architecture financière n’est peut-être pas la plus efficace.

La répartition des compétences entre les différents acteurs institutionnels de ce que l’on appelle la surveillance prudentielle (…)

(…) – qui inclut la surveillance des banques, des assurances, des infrastructures de marché, la protection des consommateurs et les autorités de résolution – n’est pas optimale.

Face à toutes ces nouvelles autorités que le pays ne connaissait pas, nous avons subi. Je crois qu’en anticipant, on aurait pu comprendre l’utilité de ces institutions dans le développement d’un pays.

Ce manque d’anticipation, je le vois également dans le développement des infrastructures. Il n’y a aucun doute sur le fait que le pays a un peu subi son bonheur économique. Les nouveaux emplois créés ont bien été acceptés mais dans la création des infrastructures qui en découlait, nous sommes restés à la traîne. On le constate dans le transport ou encore dans le logement. On voulait bien que les étrangers viennent travailler ici, mais sans s’adapter. Et le pays a doublé. Et on sait qu’il va encore doubler de taille. Nous avons mis tellement de rigidité dans notre système économique et social que la seule variable qui permette de répondre à la croissance, c’est la main-d’œuvre étrangère. Si nous voulons continuer notre croissance, il faut attirer encore plus de main-d’œuvre. Il faut donc prévoir de nouvelles écoles, de nouveaux hôpitaux, de nouvelles routes.

Nous avons peur d’accepter le fait que nous allons encore une fois doubler en taille. Mais nous ne savons pas comment gérer cela. Certains veulent mettre le holà cette croissance, mais sans arrêter l’augmentation des salaires. N’oublions pas que ces vingt dernières années, le Luxembourg est devenu un pays très cher, parmi les plus chers en Europe. Mais c’est peut-être trop demander de pouvoir anticiper des évolutions qui restent largement dépendantes de l’étranger. Il y a encore un point où je me demande si nous n’avons pas eu un peu de malchance ou, du moins, pas suffisamment de chance: nous aurions tiré avantage à attirer plus de sièges de grands groupes à Luxembourg plutôt que des filiales ou des succursales. A un certain moment, c’était en considération. Cela ne s’est jamais véritablement réalisé de façon structurelle.

Le Brexit pourrait-il accélères les choses sur ce point particulier?

Je ne pense pas, car le pays est globalement trop petit pour pleinement en bénéficier. Il y aura certainement des déplacements d’activité, mais le pays n’est pas prêt à accueillir une vague de nouveaux arrivants de la taille de plusieurs dizaines de milliers de personnes avec leurs familles. (…)

(…) Ces vingt dernières années ont été le théâtre de grands bouleversements. Pensez-vous que de tels changements soient encore possibles aujourd’hui vu le contexte géopolitique et social actuel?

Je dirais au contraire que toutes ces incertitudes vont contribuer à une nouvelle accélération de l’unité européenne dans certains domaines. Il me semble que les citoyens en Europe sont demandeurs en matière de défense et de sécurité.

Est-ce que l’Union va pouvoir aller à la rencontre de ces souhaits qui sont quand même exprimés lors de nombreuses élections nationales?

C’est à voir.

Je crois, deuxièmement, que l’évolution démographique va jouer dans le renforcement européen. Le vieillissement de la population va nécessiter la création de nouveaux services, des services qui ne sont pas producteurs de richesse. Ils satisfont des besoins, mais ne créent pas nécessairement le même niveau de richesse que certaines industries manufacturières ou autres. Certains de ces services ne pourront être gérés efficacement que sur une grande échelle. Face aux changements structurels dans les domaines de la santé, du vieillissement, des pensions, l’Union européenne peut amener des réponses plus efficaces que celles éparses et fragmentées qui seront prises aux niveaux nationaux.

Que serait-il souhaitable d’inscrire à l’agenda de ces prochaines années?

Pour rester au niveau européen, étant entendu que ce qui se passe à ce niveau influence fortement ce qui se passe au Luxembourg, je pense qu’il faudra apporter des réponses aux problèmes des citoyens en matière de défense et de sécurité. Ce qui se fera en renforçant non pas les frontières entre les membres, mais la coopération. Il faudra également faire un effort en matière de démocratisation des institutions, apporter plus de démocratie au niveau européen. Après des années d’élargissement, l’heure doit être à l’approfondissement.

La zone euro a un rôle à jouer. Il est évident que la communauté de destins entre des pays qui ont une monnaie commune est plus élevée qu’entre des pays qui ne sont liés que par un simple accord de libre-échange. Donc, c’est au niveau de la zone euro qu’il faudrait peut-être approfondir l’Union. Mais tout approfondissement ne pourra être accepté que si on injecte une dose de démocratie supplémentaire dans les institutions, que ce soit au niveau de l’exécutif ou du Parlement.

Il faudra aussi que certains ministres arrêtent de dire, une fois rentrés chez eux, que ce n’est pas eux qui ont mal voté mais leurs collègues. Il faut aussi, à mon avis, arrêter le néfaste chemin de l’intergouvernemental, le chemin de Deauville qui voudrait que l’Allemagne et la France puissent dominer le reste de l’Europe en faisant fi des institutions communautaires et des autres pays.

Au niveau financier, je crois qu’il faut finaliser et terminer l’union bancaire et l’union des marchés des capitaux pour assurer un financement stable à l’Europe afin que celle-ci ne soit pas uniquement dépendante d’une seule source de financement en provenance des banques.

Et puis, il faut aussi, je crois, prendre plus en considération la dimension sociale. Pour avancer, il faut être plus près l’un de l’autre, être solidaires. Mais pour avoir plus de solidarité, il faut impérativement commencer par respecter les règles. C’est ainsi que l’on créé la confiance nécessaire pour avoir plus de solidarité. Demander de la solidarité sans observer les règles, ça n’encourage pas à faire des pas supplémentaires d’intégration à l’avenir.

Tout ça, je crois, sera à l’agenda.

Et pour le Luxembourg, quelles devraient être, selon vous, les priorités des vingt années à venir?

Au niveau économique, je dirais qu’il faut poursuivre la diversification de l’économie. Le pays continuera à vouloir occuper des niches. Toutes les tentatives ne seront pas nécessairement couronnées de succès, mais cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas les essayer. Par exemple, le space mining est à mon avis une idée pertinente. D’une façon plus générale, il faudra continuer à faire preuve de pragmatisme comme l’ont toujours fait les paysans de l’Oesling… Il faut éviter les rigidités parce que le monde évolue et que les besoins d’ajustement existeront toujours à l’avenir. Celui qui refuse de s’ajuster et d’accompagner le mouvement sera laissé pour compte.

A quelles rigidités faites-vous allusion?

Aux traditionnelles rigidités économiques, notamment sur le marché du travail. Mais aussi à celles liées aux mentalités et qui font que tous les Luxembourgeois veulent un poste dans la fonction publique et que la création de richesses est laissée aux étrangers.

La digitalisation sera le facteur de changement déterminant. Il faudra réussir cette transition. Cela veut dire aussi en accepter les conséquences. Si notre attitude est trop frileuse, nous perdrons tout. Il faudra continuer à faire preuve

de pragmatisme comme l’ont toujours fait les générations passées bien ancrées dans la terre.