Le parcours insensé des travailleurs danois de la base US de Thulé

En 1968, au Groenland, un bombardier américain porteur de bombes nucléaires s’écrase près d’une base militaire. Une affaire qui sera le 7 mars devant la justice américaine

«J’ai entendu une énorme explosion», raconte Jens Zenglersen, l’actuel président de l’Association des travailleurs de Thulé, l’un des premiers à arriver sur les lieux.

490_0008_12340182_Jeff_Carwell«On nous a dit qu’il n’y avait pas de danger.» Jeff Carswell, jeune agent maritime, participe pendant les huit mois qui suivent aux opérations de nettoyage. «Contrairement aux militaires, nous n’avions aucun vêtement de protection dans la zone où étaient concentrés les déchets nucléaires, nous n’avons jamais été testés», explique-t-il dans un document de la BBC.

[cleeng_content id= »705484402″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Les années passent. Ces hommes retournent chez eux. Jeff Carswell, de robuste constitution, ressent toutefois fatigue et autres symptômes étranges, sans comprendre. Dans les années 80, lors de réunions d’anciens de Thulé, censées ramener de bons souvenirs en mémoire, ces hommes se font part mutuellement de… leurs ennuis de santé. Dans son livre, Carswell se souvient de ce que Marius Schmidt, lui-même souffrant, lui avait dit. «Tu te souviens de ce grand type costaud, Albert Jensens. Eh bien, il est mort il y a trois ans. Très affaibli, un truc aux articulations et à l’œsophage.» Ils se rendent compte que tous étaient à Thulé au moment du crash de l’avion.

S’ensuivent une quête médicale sans fin et un besoin de reconnaissance inassouvi. Carswell raconte aussi comment il est passé de médecins non spécialisés en spécialistes pas vraiment intéressés. Carswell aura un cancer de l’estomac et subira une quarantaine d’opérations tout au long de sa vie.

Une note confidentielle

L’affaire «Thulé» sort dans les années 90. Un journaliste de la radio danoise, Poul Brink, rencontre Marius Schmidt qui lui raconte l’histoire des contaminés de Thulé. Il fouille les archives, non sans quelques ennuis avec les services secrets, et y trouve une note confidentielle écrite en 1957 par le Premier ministre de l’époque, H. C. Hansen, à l’ambassadeur américain Val Peterson. Evoquant une conversation précédente au sujet du stockage de munitions «of a special kind», H. C. Hansen lui écrit: «Vous n’avez soumis aucun plan concernant un tel stockage, vous n’avez pas posé de question sur l’attitude du gouvernement danois à ce sujet. Je n’ai pas de commentaire à faire.»

Torsten Raagaard, journaliste à Radio Danemark, grand connaisseur du dossier qu’il suit depuis des années, explique: «C’était un feu vert donné aux Américains. Cette note fit scandale. Elle ébranla le pays. La politique officielle était – elle l’est toujours – que le Danemark n’accepte pas d’armes nucléaires sur les territoires danois. Hansen fait une exception pour la base aérienne de Thulé, une pièce maîtresse de la stratégie militaire américaine, encore maintenant. Pendant trente-huit ans, personne n’en a rien su! Ce « double standard » en politique étrangère est la clé de toute cette affaire.»

Poul Brink – il décédera jeune d’une crise cardiaque – recevra un prix journalistique prestigieux pour son enquête qu’il publiera dans un livre, objet d’un film, The idealist, qui va sortir cette année. «Après cela, le gouvernement a accordé à chaque travailleur de Thulé l’équivalent de 10.000 dollars à titre gracieux et il s’est estimé ensuite politiquement quitte», se souvient Raagaard.

Saisie de son côté, la Commission santé du Parlement danois conclut qu’à aucun moment, les hommes de Thulé n’ont été soumis à un test de radioactivité. Le ministre de la Santé maintient la position officielle, il n’y a pas de preuve d’absorption de plutonium après l’accident. «Mais si! Déjà des échantillonnages, à l’époque, prouvaient que la contamination d’au moins un Danois avait été plus de trois cents fois supérieure aux limites autorisées pour le personnel américain», relève Raagaard. Le débat s’est ensuite déplacé vers Bruxelles et Luxembourg.

Une victoire

Car depuis 1996, une directive européenne contraint les Etats membres à assurer un suivi médical des travailleurs exposés au nucléaire. Jeff Carswell s’adresse à la Commission des pétitions du Parlement européen. Il demande que le Danemark applique cette directive et donne accès aux mesures scientifiques prises en 1968 de manière à assurer tests et suivis médicaux adéquats sur les hommes encore en vie. Le Danemark se refuse à tout engagement. «Est-ce qu’il attend que le temps règle ce problème?» s’indignait le député danois Jens-Peter Bonde. Les obstacles juridiques se multiplient. Les jurisconsultes du Parlement européen expliquent que, sur la question précise de la prise en charge médicale des travailleurs de Thulé par la directive, il y a déjà eu un précédent semblable en Autriche. En droit européen, il est parfaitement possible d’appliquer la directive sur les effets de l’accident, survenu avant l’entrée du Danemark dans l’UE (la CEE en 1973), dès l’entrée en vigueur du texte. Cela n’a rien à voir avec la rétroactivité des lois, précisaient-ils. Quant à l’argument militaire qui exclurait les travailleurs du champ d’application de la directive, il ne tient pas, disait Diana Wallis, députée britannique, le Danemark n’était pas en guerre. La pétition passe en assemblée générale. Elle est votée à 544 voix contre 29. Une victoire. Mais, ni le Danemark, ni la Commission européenne ne bougent.

Heinz Eriksen, pompier civil, Bent Hansen, chauffeur de camion, tous deux employés par la Danish Construction Corporation à Thulé, atteints d’un cancer du rein ainsi que la sœur d’un autre chauffeur, décédé de cette maladie, attaque la Commission européenne qui aurait dû exiger l’application de la directive. En première instance, le tribunal européen l’exonère de toute responsabilité, parce que dit-il, elle a pleinement exercé son pouvoir discrétionnaire de poursuivre, ou non, le Danemark, donc sans avoir à se justifier. Quant à la résolution du Parlement, elle n’a pas force obligatoire.
Ian Anderson leur avocat explose! Il se pourvoie en cassation devant la Cour de justice européenne, lui demande une audience. Il veut exposer ses arguments: la Commission aurait agi de manière arbitraire et capricieuse (mots biffés de sa plainte officielle!). Mais, le président Skouris attribue cette affaire à la petite chambre du juge Jean-Jacques Kasel et la Cour toute entière décide de ne pas donner suite à la demande d’audience. Pour elle, a priori, c’est une affaire toute simple en droit qui ne nécessite pas de gaspiller l’argent du contribuable… Elle ne prévient même pas Anderson qui attend toujours la fixation de son audience pour s’entendre dire au téléphone que la Cour avait déjà rejeté leur action depuis un bon mois mais qu’elle avait oublié de lui notifier l’ordonnance prise en ce sens! Ses clients sont consternés. «Typique de la manière dont les travailleurs de Thulé ont toujours été traités par toutes les institutions, le Parlement européen mis à part», relève l’avocat écossais.

Des bœufs difformes

Depuis des années les Inuit sont inquiets. Des bœufs musqués difformes ont été recensés officiellement. En 2009, le Jylland Posten rapporte que les habitants de la région de Thulé ont vu des mammifères marins dont les intestins étaient si abîmés que leurs chiens n’en ont pas voulu. Ils exigent une expertise. Mais à Nuuk il n’y a pas de laboratoire spécialisé en nucléaire. Ils adressent des échantillons à Copenhague. Ils n’auront jamais de réponse, relate le journal. Les Inuit, et pas seulement eux, pensent que la quatrième bombe gît au fond de l’océan. «En fait, les Américains n’ont jamais nié l’existence de cette bombe, ni ne l’ont confirmée», dit Torsten Raagaard. A ce sujet, Poul Brink raconte dans son livre l’histoire de ces films «disparus», qui auraient pu être déterminants dans un sens ou dans un autre.Le mois prochain, Ian Anderson, au nom de Jeff Carswell, produira devant un juge new-yorkais un document d’archives du 18 juin 1968. Il émane d’un directeur de la Commission de l’énergie atomique américaine. Ce fonctionnaire écrit qu’un scientifique, le Dr Langham, avait accepté de réécrire son rapport afin «d’y omettre des données quantitatives» sur le plutonium relâché après l’accident et d’en évoquer les effets sanitaires «en termes plus généraux» à la demande expresse, précisait-il, des autorités danoises de ne pas voir ces données publiées.
 
Dominique Seytre

Le 7 mars prochain, à New York, Jeff
Carswell, un Danois naturalisé Australien, s’adresse à la justice américaine. Il veut obtenir ce que lui et ses camarades, employés par la Danish Construction Corporation sur la base militaire américaine de Thulé, n’ont jamais réussi à faire admettre en Europe: leur contamination par le plutonium échappé du bombardier américain B52 porteur de quatre bombes thermonucléaires, qui s’est écrasé dans la nuit arctique de l’après-midi du 21 janvier 1968. Un dossier sur fond de guerre froide, d’archives secrètes, de mensonge d’Etat et d’indifférence pour ces hommes que seul le Parlement européen a écoutés.

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