«Le pape n’est pas un ami de la théologie de la libération»

 
Entretien avec François Houtart, prêtre et sociologue

L’Amérique latine bouge au niveau politique. Ces changements ne tombent pas du ciel, mais sont le résultat de longs combats sociaux, syndicaux, indigènes.

François Houtart, prêtre, professeur et sociologue belge, a suivi de près ces évolutions. Chrétien engagé, sensible à la justice sociale et à la cause du tiers-monde, il est, avec ses 88 ans, toujours acteur de changement.

490_0008_12495916_QuitoFrançois Houtart, dans votre vie, engagement politique et foi religieuse s’inspirent mutuellement. Est-ce que le terme théologie de la libération est toujours actuel pour vous?
 

 
François Houtart: «La théologie de la libération est toujours quelque chose de fondamental. A mes yeux, le message de Jésus est un message complet, touchant la spiritualité individuelle, mais aussi une critique sociale, une critique de tous les pouvoirs qui écrasent les êtres humains. C’est aussi un message d’identification avec les pauvres, comme le dit l’Evangile, c’est-à-dire avec les exclus et les victimes de tout système d’oppression. Je ne vois pas comment quelqu’un qui se revendique chrétien et qui suit l’orientation de
Jésus pourrait faire autre chose que de suivre l’esprit de solidarité qu’a incarné Jésus dans la société dans laquelle il vivait. Aujourd’hui nous vivons dans d’autres formes de sociétés et nous avons besoin d’analyses plus complexes pour connaître les causes de l’oppression, l’oppression qui représente le contraire des valeurs du « règne de Dieu ». C’est la démarche de la théologie de la libération.»

[cleeng_content id= »994414872″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]La théologie de la libération, ou théologie de la solidarité comme le formulait l’évêque équatorien Leonidas Proaño, est née dans la situation spécifique de l’Amérique latine où la foi chrétienne avait été importée par les colons…
 

 
F. H. «Aujourd’hui, la tradition chrétienne est profondément ancrée en Amérique latine, même si elle fut implantée de façon douteuse à l’égard des indigènes. Il est vrai aussi que beaucoup d’indigènes ont su garder, en parallèle et dans la clandestinité, d’autres références spirituelles. L’Amérique latine est aussi le continent qui a été le plus détruit par l’économie néo-libérale imposée par des dictatures, notamment militaires, comme celle de Pinochet. La même chose s’est passée dans d’autres pays.

Tout cela a engendré une prise de conscience dans les milieux chrétiens, dans les communautés de base, dans les milieux populaires ou étudiants. Beaucoup ont trouvé dans leur foi chrétienne une motivation pour s’engager dans les luttes sociales et en faveur de plus de justice.

D’autre part, des théologiens, dont beaucoup avaient séjourné en Europe et avaient été influencés par le renouveau de la théologie chrétienne, en revenant dans leurs pays se sont penchés sur la réalité de leur peuple. Ces deux facteurs, populaire et intellectuel, ont été à l’origine de la théologie de la libération, qui s’est développée par la suite en d’autres milieux, en Asie, dans les milieux protestants en Afrique du Sud ou dans les mouvements noirs aux Etats-Unis.»

 
Quels combats politiques d’Amérique latine vous ont le plus marqué?
 

 
F. H. «Cuba et le Nicaragua! J’ai déjà connu Cuba avant la révolution. J’y étais en 1953 pour un congrès de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) d’Amérique centrale et des Caraïbes. J’ai connu la révolution et depuis, j’y suis retourné plus de cinquante fois. Ce qui me fait le plus impression, c’est de voir évoluer les mentalités collectives, de voir comment le bien-être collectif prend le pas sur l’individuel. Cela se manifeste dans le comportement des gens. Sans doute il y existe des défauts, notamment un manque de démocratie (encore que certaines formes de participation sont beaucoup plus développées que dans les démocraties bourgeoises), une lourde bureaucratie, une augmentation des différences sociales, mais les objectifs communs sont partagés par la grande majorité de la population.

Agression
 

La souveraineté nationale, face à plus de cinquante ans d’agression économique et politique (avec une tentative d’invasion) de la part des Etats-Unis, est l’un d’entre eux. A Cuba par exemple, on ne trouve pas de panneaux publicitaires, et même les affiches de propagande officielle restent rares. Evidemment, avec l’embargo économique des Etats-Unis et l’offensive du capitalisme contre ce dernier îlot communiste, et toutes les difficultés économiques qui s’ensuivent, l’individualisme resurgit facilement.

Les nouvelles générations, nées au sein de la révolution cubaine, prennent les avancées sociales pour un dû (accès gratuit à la santé, l’éducation, le sport, la culture; services publics à très bon-marché: transports, électricité, eau, téléphone) et ont aujourd’hui d’autres aspirations: augmentation du niveau de consommation individuelle, voyages, twitter.

Sortir du néolibéralisme

Au Nicaragua, c’était autre chose. Ici la démarche chrétienne était au centre même des changements politiques.

Alors qu’à Cuba l’Eglise a représenté un ennemi de classe pendant longtemps, avant que les tensions se soient finalement apaisées, au Nicaragua les chrétiens étaient partie prenante de la révolution. Il y avait même trois prêtres dans le gouvernement sandiniste: culture, éducation et affaires étrangères.

Pour les communautés chrétiennes de base ou les jeunes intellectuels catholiques, l’engagement politique représentait un renouvellement de leur foi. Cela s’est même manifesté dans des changements liturgiques: la Missa campesina reprenait des textes d’Ernesto
Cardenal et la musique de Carlos Mejía Godoy – et fut interdite par la hiérarchie de l’Eglise.

Pour moi, aller au Nicaragua, c’était l’équivalent d’une retraite, c’était à chaque fois un renouvellement spirituel.»

Citoyen du monde, vous avez actuellement élu domicile à Quito. Vous connaissez personnellement et depuis longtemps le président équatorien Rafael Correa. Comment analyseriez-vous sa politique?
 

 
F. H. «D’abord c’est un homme intelligent et brillant, un économiste sérieux, d’une activité époustouflante, qui veut vraiment transformer son pays tout en contribuant à l’intégration latino-américaine.

Mais il suit un modèle économique assez classique, proche du modèle développé par la Commission économique pour l’Amérique latine des Nations unies à partir des années 60, tout en ayant un discours anticapitaliste. Il s’agit de moderniser le pays, de substituer les importations par une production locale, d’accroître le rôle de l’Etat.

C’est ainsi qu’il a sorti son pays du néolibéralisme en reconstruisant l’Etat, en organisant le service public, en appuyant un accès large à l’éducation et à la santé, en renouvelant la fiscalité (les riches commencent à payer des impôts), en mettant en route un programme contre la pauvreté, en détachant progressivement les moyens d’opinion (presse, télévision) des grands pouvoirs économiques, en assurant une stabilité politique après des années de chaos et en rendant aux Equatoriens la fierté de leur appartenance nationale.

Il est vrai qu’il a bénéficié, comme les autres pays du continent, d’une conjoncture internationale favorable, en raison du prix élevé des matières premières et de certains produits agricoles.

On peut donc en conclure que Correa est un post-néolibéral, mais on ne peut pas dire qu’il cherche un nouveau paradigme de développement, même s’il en a accepté les bases avec le concept de « Sumak Kawsay » (Buen vivir – Vivre bien) inspiré de la philosophie indigène.

Ainsi, par exemple, son gouvernement favorise l’implantation de monocultures – comme la palme, la canne à sucre, les brocolis consacrés à 97% à l’exportation –, avec tout ce que cela comporte de destruction des écosystèmes et d’exploitation sociale.

En résumé: son modèle économique ne diffère pas beaucoup du capitalisme, mais avec plus de distribution sociale. L’argument est que les devises rapportées à l’Etat serviront à financer les réformes sociales. Malheureusement, il n’existe pas assez de réflexions en termes de coûts écologiques, sociaux et culturels, ni de développement durable.

La même logique préside au raisonnement quand il s’agit d’exploitations minières ou pétrolières. On peut évidemment se demander si, face à la puissance du capitalisme monopolistique mondial, au type de formation qu’ont eue les dirigeants politiques actuels et à l’appui populaire majoritaire à leur action, on pouvait espérer plus.
 
En conflit

Cependant, ce modèle entre en conflit avec ceux qui souhaitent un autre modèle de développement, incluant une réforme agraire, plus de pouvoir pour les communautés indigènes, plus d’interculturalité, voire une orientation économique plus sociale et écologique, axée sur le long terme et désireuse de sortir du paradigme capitaliste et de mettre en route des alternatives et pas seulement des régulations.

Je perçois aussi le risque de l’utilisation des appareils de l’Etat pour contrer ceux qui ne partagent pas la même perspective pour promouvoir un développement postcapitaliste. Des leaders indigènes, par exemple, sont accusés de terrorisme pour avoir bloqué des routes lors de manifestations*.

Par ailleurs, comme le dit le président lui-même, le pays n’a pas changé son mode d’accumulation (capitaliste). Il a remplacé un capitalisme obsolète par un capitalisme moderne porté par de nouveaux groupes. Il ne faut donc pas s’étonner que la lutte des classes continue et accepter la légitimé des combats sociaux des groupes exploités.»

Dans les nouvelles Constitutions votées dans plusieurs pays latino-américains, les droits des « nations indigènes » sont désormais fermement ancrés. Est-ce qu’une nouvelle ère a commencé pour ces peuples qui ont été si longtemps opprimés et marginalisés?
 

 
F. H. «Il est sûr que les nouvelles constitutions, surtout en Equateur et en Bolivie, mais aussi au Venezuela, ont donné de nouveaux espaces aux peuples indigènes, qui ont d’ailleurs joué un rôle fondamental dans les renversements politiques en Amérique latine.

Ici en Equateur, trois présidents ont dû démissionner face aux pressions des mouvements indigènes. En Bolivie, l’élection du premier président indigène, Evo Morales, a été un résultat de ces mêmes mouvements. Mais les Constitutions restent souvent du papier et ne sont pas traduites en lois, appliquées dans la réalité. Là, on est malheureusement loin du compte.

Un seul exemple: la nouvelle Constitution équatorienne reconnaît une justice indigène, parallèle à la justice nationale. Pourtant, aucune loi n’a été votée et les communautés n’ont ni local ni budget qui leur permettraient d’appliquer réellement leur justice indigène. Je dirais même que la conception de l’Etat d’Allianza País (le parti du président) ne permet guère de développer une justice indigène à côté de la justice officielle.

Les mêmes problèmes se posent à l’égard de l’éducation ou de la médecine traditionnelle.

L’Etat veut bien considérer les indigènes comme des individus ayant droit à la santé, à l’éducation ou au système social, il en fait même des ambassadeurs, mais il peine à les reconnaître comme peuples. C’est le cœur du conflit.

Or, une bonne partie de ceux-ci vivent dans des régions minières ou pétrolières; leur terre est donc en jeu. Ils se battent contre les exploitations qui détruisent leur terre, leur écosystème et leur culture. En résumé, on peut dire qu’il y a eu des avancées importantes, mais qu’il reste une incompréhension profonde que ces peuples interprètent comme du mépris.

Par ailleurs, dans son désir de moderniser le pays, le président Correa a parfois des mots très durs pour ces peuples « arriérés » et leurs « dirigeants corrompus », un genre de discours qui n’arrange pas les choses.»
 
Espaces
 
Le nouveau pape François se différencie de ses prédécesseurs par des gestes nouveaux et des paroles critiques – qualifiant par exemple de « dictature » l’actuelle économie du marché. Peut-on imaginer une Eglise qui ne soit pas du côté des puissants?

F. H.: «J’ai eu l’occasion de le connaître il y a trente-cinq ans, quand il était recteur d’un séminaire jésuite à Buenos Aires et qu’il m’avait invité à donner une conférence. Aujourd’hui, les gestes et les paroles du pape
François créent une situation tout à fait nouvelle. Il n’a jamais été un adepte de la théologie de la libération, il l’a même critiquée, mais pas de manière dogmatique. On peut dire qu’il met en avant son rôle pastoral.

En fonction de cela, il est conscient des obstacles que l’Eglise, en tant qu’institution, a érigés contre la foi chrétienne. Il en est conscient par souci pastoral. Il n’est ni théoricien ni théologien, mais il entreprend une transformation relative de la structure institutionnelle de l’Eglise, pour la rendre plus souple, plus proche du peuple et moins autoritaire.

Il a aussi une référence fondamentale: les pauvres. Il l’a manifesté déjà quand il était encore évêque à Buenos Aires, en défendant les pauvres et en vivant une vie relativement austère, rejetant les appareils de luxe et de prestige, comme les palais épiscopaux et les grosses voitures. Il a renoncé à la papamobile et n’habite pas dans les appartements pontificaux.

Il condamne le capitalisme et l’actuelle économie de marché assez sévèrement, mais sans aller plus loin dans l’analyse des mécanismes. Il est vrai aussi que Jean-Paul II avait déjà condamné le « capitalisme sauvage ».

Le pape François part d’une attitude morale. Il n’est pourtant pas un ami de la théologie de la libération qui, elle, analyse les causes et les effets avec l’instrument de l’analyse marxiste.

Mais, et c’est important, le nouveau pape ouvre des espaces. Il n’a pas non plus condamné la théologie de la libération, il a même invité à Rome le prêtre péruvien Gustavo Gutierrez (qui a conçu le terme même de la théologie de la libération)…
 
Une Eglise qui ne soit plus du côté des puissants?
 
Oui, on peut l’imaginer mais on n’est pas encore arrivé là. N’empêche, un pape qui a pris le nom François, en référence à Saint François, c’est déjà un signe. François
d’Assise avait réagi contre l’accumulation des richesses dans sa famille en rompant avec son père et en proposant une pauvreté volontaire.

On peut espérer que le nouveau pape continue et approfondisse cette attitude… Il est vrai qu’il n’a pas encore condamné l’impérialisme américain. Il a quand même été assez critique vis-à-vis de la politique européenne de l’immigration.»
 
Propos recueillis par
Claude gregoire

François Houtart a proposé au ministère de la Justice d’inclure une définition du mot terrorisme dans le code pénal équatorien. Etant donné qu’une telle définition fait gravement défaut dans de nombreux pays, notamment dans les pays membres de l’Otan, nous la reproduisons ci-dessous: «Toute action délibérée d’individus, organisations ou Etats destinée à causer la mort où à porter atteinte à l’intégrité physique de civils dans l’objectif de créer la terreur parmi la population.»
 

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