Jean Portante : «Le monde a besoin de béquilles»

«Le gouffre entre ce qui n'est déjà plus et ce qui n'est pas encore, c'est la définition même de l'époque qu'il nous est donné de vivre»

Le 4 juillet prochain, Jean Portante se verra décerner le prix de Servais par la fondation du même nom pour son roman «L’architecture des temps instables» paru aux éditions Phi. La fondation alloue son prix chaque année depuis 1992 pour récompenser une œuvre littéraire luxembourgeoise (sans distinction de la langue) parue dans l’année en cours. Jean Portante avait déjà été primé en 1994 pour Mrs. Hallory ou Les mémoires d’une baleine.

Entretien avec Jean Portante, écrivain, poète et chroniqueur

«L’architecture des temps instables» est le dernier roman de Jean Portante, qui y évoque surtout la guerre.

L’architecture des temps instables se lit comme le roman du tiraillement, plusieurs histoires se déroulent en parallèle. Chacune à une époque de l’histoire tiraillée elle aussi. Jo, vers lequel la somme des anecdotes converge, se dit même bipolaire. Est-ce votre vision de l’histoire et de l’anecdote individuelle se jouant à l’intérieur de cette grande agitation?
Jean Portante: «Dans les grands mouvements historiques, les guerres par exemple, il y a ceux que j’appelle les habitants du petit malheur. C’est-à-dire toutes ces petites gens dont la vie est chamboulée, parce que, en haut lieu, on a décidé d’en découdre. La saga familiale que je fais vivre dans mon roman parle de cela.

Le nœud en est une embuscade, en 1943, de partisans italiens contre un officier allemand. De là part le roman. C’est, dans la cruelle immensité de l’océan de la Deuxième Guerre mondiale, une petite goutte. Deux demi-frères qui exécutent un nazi. Or ce qui, en temps de guerre, est un acte de courageuse résistance, se transforme, quand la paix revient, en crime aux yeux des survivants: la Wehrmacht procède à des représailles, faute de pouvoir mettre la main sur ceux qui ont perpétré l’attentat. Ce qui m’a intéressé, c’est cela. Deux demi-frères participant à un acte de guerre, malgré eux, mais en étant plongés dans ce que vous appelez les tiraillements de l’histoire, leurs vies sont bouleversées.

Il faut dire qu’elles l’étaient déjà auparavant, par d’autres grands tiraillements. Celui de la balle perdue de la guerre de 14-18, par exemple, qui fait qu’en quelque sorte tout le roman épouse la trajectoire d’un coup de feu résonnant d’un chapitre à l’autre. Il y a aussi le tiraillement de l’émigration qui, quand la guerre éclate, ramène Toni en Italie, enrôlé dans les armées mussoliniennes qu’il est, après l’annexion du Luxembourg au Reich.

Un autre grand tiraillement vient de la chute du Mur de Berlin. Chaque fois, la grande tragédie fait des dégâts humains inattendus. Quant à Jo, lui, il a beau être tombé dans la grande parenthèse qui, des décennies durant, a protégé le continent européen, il est pris dans la tourmente parce que, quand tragédie il y a eu dans une famille, les bouches se taisent et installent le secret.»
Le roman est-il l’endroit où la dichotomie peut s’articuler, puisqu’il semble se situer au-delà des rancunes et des ressentiments personnels des différents narrateurs?
J. P.: «La place des rancunes est petite, pour la simple raison qu’il n’y a pas vraiment de coupables. Quand les personnages se débattent contre les tiraillements du siècle, ils mettent à nu toutes leurs faiblesses, puis, une fois la sérénité revenue, ils reprennent du poil de la bête, oubliant presque que, en eux, le rongeur du secret fait son travail de sape. Personne – et un romancier encore moins – n’a le droit de juger des personnages qui, nageant entre lâcheté et courage, se sont démenés et ont sauvé, malgré la tragédie, l’humain qu’il y a en eux. Tous les personnages principaux du roman, Assunta, Alessandro, Toni, Giuseppe, puis Jo, Alex ou Giacomo, oscillent comme n’importe quel être humain entre leurs lâchetés et leurs courages. Pour les ressentiments, à moins qu’on croie en une culpabilité abstraite, il y a peu de place. Surtout, parce que les différents narrateurs, que ce soit Assunta, Toni, Alessandro et Jo, et même plus tard Alicia et Giacomo, ressentent d’abord la nécessité de survivre, à l’intérieur des temps instables que le siècle leur construit.»
L’architecture des temps instables ne peut-elle se réaliser qu’à l’intérieur du roman qui prononce toutes les paroles tues et qui fait resurgir les souvenirs enfouis?
J. P.: «Les paroles tues, les souvenirs enfouis, bref les secrets qui dorment dans la mémoire sont autant de briques de cette architecture de l’instable. Elles prennent, par exemple, la forme d’une lettre qui se met à voyager et qui ne trouvera pas son destinataire. Ceci, alors que c’est par elle que, peut-être, le secret est percé. Il s’agit là d’un élément romanesque qui m’a permis de tracer un fil du début à la fin du roman, un des fils, afin que l’architecture ne s’écroule pas.

Cela dit, quand je parle de l’architecture des temps instables, je fais également allusion à tout ce que l’être humain est capable de construire tout en sachant qu’il va le détruire. Ainsi, l’émigration d’Assunta et de son fils Toni, puis de Giuseppe, qui devrait ouvrir les portes du paradis, débouche-t-elle dans la mort de Giuseppe dans un éboulement de mine et dans l’enrôlement de Toni dans l’armée italienne. D’une manière générale, je crois que tout ce qui se construit, hier comme aujourd’hui, est sans cesse menacé d’écroulement. Dans mon roman Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine, la métaphore de la baleine disait également cela. Elle qui n’est déjà plus animal terrestre n’est, cependant, pas encore habitante des mers, puisqu’elle a gardé un poumon de mammifère qui ne lui permet pas de vivre dans les océans. Elle a émigré de la terre à la mer, mais, une fois dans l’eau, elle lutte contre sa disparition. Or, ce gouffre entre ce qui n’est déjà plus et ce qui n’est pas encore, c’est la définition même de l’époque qu’il nous est donné de vivre aujourd’hui.

Dans ce sens, mon roman, en faisant mine de parler du passé, s’inscrit dans le présent de l’instable. Voilà pourquoi j’ai choisi, pour la couverture, une photo prise à l’Aquila, en Italie, juste après le tremblement de terre. Les immeubles, ceux qui ne se sont pas écroulés, sont désormais tous étayés. Sans étai, ils s’écroulent. Avec étai, ils sont inhabitables. Le monde a besoin de béquilles pour rester debout.»
La guerre est-elle aussi une métaphore de la lutte qui a lieu pendant l’écriture? A plusieurs reprises les mots semblent manquer aux narrateurs ou sont inoffensifs face à l’innommable.
J. P.: «La guerre des mots n’a pas lieu quand j’écris. Tout simplement, parce que nous ne sommes pas ennemis, eux et moi. Ce qui, oui, se passe, c’est qu’ils ont tendance à se soustraire. Surtout quand ils doivent dire ce qu’ils voudraient taire. Se soustraire non à celui qui écrit, c’est-à-dire à l’auteur, mais aux différents « Je » du roman qui, tout en voulant nommer se trouvent souvent dans l’impossibilité, voire le refus, de le faire.

C’est le cas de Toni, par exemple, le père de Jo. Il parle dans un magnétophone. Mais sa voix s’essouffle. Parce qu’il est à deux pas de la mort, bien entendu, voilà la raison apparente, mais également parce qu’il n’arrive pas, même après quarante ans, à parler de ce qu’il a ou n’a pas vraiment fait pendant la guerre. L’innommable prend ainsi une importance démesurée et peuple l’imagination de son fils Jo et de sa fille Alex.»
Un des personnages, Viviane, est musicienne, un autre, le père de Jo, fait une sorte d’expérience mystique dans l’église Saint-Joseph en écoutant Viviane jouer. La musique est-elle à la guerre ce que l’amour est à la mort? Le revers d’une même médaille?
J. P.: «La musique permet de prendre une revanche aux personnages. De les catapulter provisoirement hors de l’instable. Quand Toni, qui ne met jamais un pied dans une église, va écouter Viviane à Saint-Joseph, il sent qu’il s’extrait de la logique qui a fait de lui l’ouvrier abruti par le travail. Soudain il domine un tantinet son destin. Pour la même raison il se saisit en cachette des livres scolaires de Jo pour bouquiner et se hisser hors de sa condition. L’art, la culture, l’éducation sont les antidotes contre l’instable et les tiraillements. Voilà pourquoi nos systèmes économiques et politiques ne les aiment pas.»
Est-ce que l’écriture est le seul acte capable de mettre fin à l’indifférence du monde? Ou à l’instabilité du temps?
J. P.: «L’écriture, en soi, n’arrête pas le rouleau compresseur de l’instabilité et de l’indifférence. Mais en même temps elle est un acte de résistance. Parce qu’elle tente de remettre du sens, là où il n’y en a plus.»

Propos recueillis par Maurice Magar