Le mal être des futurs médecins, réel mais souvent tabou

Les étudiants en médecine sont-ils particulièrement exposés au risque de dépression ? Rythme de travail acharné, manque d’encadrement, violences psychologiques: des syndicats de jeunes médecins ont dévoilé mardi les résultats d’une étude sur les maux souvent tabous, dont souffrent les futurs soignants.

Les troubles psychiques comme la dépression ou le burn out auxquels sont particulièrement exposés les professionnels de santé, « touchent également les jeunes et futurs médecins, cependant les études épidémiologiques les concernant sont peu nombreuses », relèvent les syndicats d’étudiants et jeunes médecins (Anemf, Isnar-IMG, ISNCCA et l’Isni) qui ont lancé une enquête « inédite » sur le sujet.

Les 22.000 réponses au questionnaire mis en ligne en début d’année révèlent l’ampleur du mal être des jeunes soignants au long de leur neuf ans d’études jusqu’au clinicat (+ deux ans): 66,2% déclarent souffrir d’anxiété et 27,7% de dépression.

Plus grave encore, 23,7% ont eu des idées suicidaires dont 5,8% dans le mois précédent l’enquête. « Les résultats sont extrêmement alarmants », a réagi Leslie Grichy, vice-présidente de I’Isni, lors d’une conférence de presse. « Si les étudiants commencent à parler de leur mal-être, le sujet reste encore très tabou et ils ont l’impression d’être les seuls dans cette situation », constate la représentante du principal syndicat d’internes Après quatre premières années studieuses et exigeantes auxquelles elle s’était préparée, Sandra (les prénoms ont été changés), généraliste nouvellement installée, a commencé à déchanter pendant son externat, peinant à trouver sa place lors de ses stages dans les hôpitaux parisiens. « Personne n’a le temps de s’occuper de toi, tout le monde est sous pression, le chef de clinique censé t’encadrer est complètement débordé. Au final c’est l’interne, lui même en formation, qui, quand il peut, s’occupe de toi », raconte, amère, la jeune femme. « L’enfer », elle le connaîtra quand elle aura la charge d’étudiants en tant que praticienne rattachée à l’hôpital pour valider sa spécialité.

La jeune professionnelle, qui a derrière elle onze ans d’études, craque après deux mois à assumer seule un service de gériatrie alors que sa responsable de service exerce dans un autre établissement. Des gardes qui s’enchaînent, « des semaines de 70 heures de travail en moyenne », « une lourde responsabilité », des glissements de tâches avec des perfusions à poser et des patients à relever faute d’infirmières et d’aides soignantes: Sandra a compris les raisons qui l’ont menée au burn-out au point de douter de sa vocation.

– Souffrir pour être valeureux –

Ces facteurs de risques, l’enquête les a mesurés. Si 73,3% des répondants estiment avoir le soutien de leur pairs, ils ne sont que 49,3% à affirmer avoir le soutien de leurs supérieurs hiérarchiques, un chiffre qui grimpe à 61,5% parmi les internes. Ils sont également 10,8% à déclarer avoir subi des violences psychologiques et 33,5% à juger l’encadrement insuffisant. « L’hôpital a beaucoup changé; on est passé d’un modèle paternaliste à autonomiste, on lui applique une logique de management entrepreneurial », explique Ludivine Nohales, secrétaire générale de l’Inscca. « Humiliée devant ses collègues », épuisée par des horaires à rallonge, sans le repos de sécurité pourtant obligatoire qui prévoit une pause de 11H00 après une garde de nuit, Laure apprend elle aussi à « serrer les dents ».

« Quand tu fais médecine, on t’inculque la dévotion, plus tu souffres plus tu es valeureux. Tu ne te poses jamais la question de savoir si tu vas bien, mais comment peux-tu après prendre soin des patients? » interroge à son tour Sandra. « Et si tu te plains, on te dit +à mon époque c’était pire+ », soupire-t-elle. Pour prévenir les risques psychosociaux, les syndicats formulent plusieurs propositions comme une visite d’aptitude obligatoire et systématique pour tous les jeunes médecins à chaque changement de statut (externe, interne, assistant). Les organisations syndicales insistent également sur la nécessité de « renforcer les contrôles et les sanctions en cas de non-respect du temps de travail ». Il y a un an, une circulaire gouvernementale rappelait aux établissements leur obligation de respecter le repos de sécurité sous peine de ne plus pouvoir accueillir de stagiaires. Ils plaident également pour une formation des médecins au management, pendant leurs études et en particulier quand ils prennent leurs fonctions.