Le groupe plutôt que l’individu / «Konjetzky _Barros», chorégraphie nouvelle à Sarrebruck

Le titre reprend les noms des deux chorégraphes de ce spectacle. La première est déjà bien établie dans la scène indépendante, la seconde qui termine sa carrière de danseuse au SST, rêve de le devenir.

Ces deux spectacles qui durent chacun trente minutes ont ceci de commun que c’est le groupe qui agit et donne du sens à ce que l’on voit et non pas un individu en interaction avec d’autres qui incarnerait une fonction sociale, une réalisation personnelle ou encore un sentiment.

Dans ground de Anna Konjetzky, c’est la musique d’abord qui joue un rôle essentiel. Réalisée par Sergj Maingardt, elle est un mélange entre principes esthétiques et musique industrielle définie comme collages des bruits du monde actuel tels que métro, mitraillette, freins. Elle court sous nos sièges, nous fait frémir, réagir, accompagne le phénomène de l’incarnation. Car que nous le voulions ou pas, nous nous sentons physiquement concernés, nous voulons nous identifier ou identifier quelque chose ou refuser ce que l’on nous propose.

Qui sont-ils ces danseurs en habits de rue qui se tirent l’un l’autre, s’étirent, se regroupent, s’individualisent de brefs moments? La musique accompagne-t-elle les artistes ou les force-t-elle à bouger car insupportable sinon, pour évoquer la nécessité d’un changement? Ce changement a-t-il un sens ou bien n’existe-t-il qu’en lui-même, montrant sa nécessité autant que ses limites?

La scène est noire, les vêtements (Linda Sollacher) ont des couleurs ternes, celui qui veut quitter le groupe est rattrapé par celui-là qui ne le lâche pas. Seuls des cubes colorés qui tombent des cintres à la fin, brisent cette masse humaine. Ainsi individualisés, ils ne semblent pas heureux. Mais le bonheur, ce n’est pas le sujet dans ground, une chorégraphie exigeante, bruyante, excessive pour les artistes comme pour le public. Elle évoque plutôt notre monde tel qu’il est devenu, brutal, inhumain, déraciné.

«My name is Legion»

Liliana Barros reprend une citation du Nouveau Testament faisant allusion à un homme possédé par des démons (Legion). Il essaie d’être un alors qu’il est multiple. Il est pour Barros une métaphore des mouvements actuels de population, qu’il s’agisse de réfugiés, d’immigrants clandestins; celle-ci est la respiration d’un monde en mouvements désordonnés, car à la recherche d’un nouvel ordre. Contrairement à Konjetzky, à qui cette allusion aux réfugiés colle parfaitement dans sa brutalité (on les imagine enfermés dans des camions frigorifiques évoquant leurs vies d’antan et espérant, espérant), elle est plus difficile à ressentir comme telle dans ce spectacle. C’est que celui-ci a une dimension esthétique (influence revendiquée de Daniel Richter) dont l’autre n’a pas besoin. Les danseurs évoluent dans un cube blanc ouvert vers les spectateurs, des tuyaux en caoutchouc, intrigants, pendent du plafond sans réelle fonction, si ce n’est celle de briser la blancheur et son immobilisme immanent. Les artistes portent des combinaisons aux couleurs claires et fruitées, et plus tard des cagoules dans les mêmes tons, les différences physiques entre homme et femme s’estompent, ici aussi c’est le groupe qui prend formes, agglomération et séparation, rester ou partir. L’ensemble cependant reste plus classique, car un être apparaît (Louiza Avraam) qui maîtrise les membres du groupe, qui se rendent au son d’un orgue puissant (Martin Mitterstieler).

Anna Konjetzky refuse la narration, Liliana Barros la revendique en partie. Deux points de vue qui font de ces chorégraphies deux versants d’une analyse socio-esthétique d’un monde déchaîné. On est loin de l’art pour l’art et c’est une vraie libération!

Dominique-Marie

van de Kerckhove

Le 10 mars et les 1er, 5 et 7 avril.

Infos et réserv.:

www.staatstheater-saarland.de