Le grand détournement

Est-ce désormais l’extrême droite européenne qui donne le ton du débat politique? La place démesurée prise par la question migratoire, épicée par la tournure des débats, semble malheureusement l’attester. Non pas qu’il n’y ait pas urgence à traiter la question, mais l’ampleur du phénomène est presque proportionnellement inverse à l’espace médiatique qu’il occupe. A qui profite le crime? Avant tout à ceux pour qui l’immigration est une obsession, qui fantasment l’invasion et se gargarisent de la fermeture des frontières. En somme aux Salvini, Orban, Kurz et consorts qui n’ont rien inventé et, comme leurs sinistres prédécesseurs, jouent sur la peur de l’autre, de l’étranger, histoire de détourner l’attention des vraies problématiques.
La ficelle est grosse mais la formule semble fonctionner. C’est évidemment bien plus simple de montrer du doigt l’immigré en le déclarant coupable de tous les maux de la société plutôt que de formuler des réponses structurées aux problèmes bien plus réels et plus complexes que sont la pauvreté, le chômage, les inégalités…
Plus inquiétante est l’attitude du camp des dirigeants censés faire front face à l’inquiétante montée de l’extrême droite. Notons, par exemple, le manque de courage manifeste du président français qui fait passer ses calculs électoralistes avant sa supposée fibre humaniste. Et qui, en annonçant l’accueil de quelques dizaines de migrants bloqués en mer depuis une semaine, se donne des airs d’«Emmanuel le magnanime» tout en critiquant le rôle des ONG qu’il accuse de faire le jeu des passeurs.
Incroyable mais vrai. Selon le président français, la catastrophique gestion migratoire serait donc imputable aux ONG, une manière comme une autre de s’en laver les mains. Or, l’échec européen est le fruit du manque de solidarité entre Etats, qui explique en partie la montée des extrêmes. Là encore, on entend des conclusions simplistes: si l’Europe est impuissante, c’est bien la preuve qu’il faut revenir à plus de souveraineté nationale.
Malheureusement, peu de dirigeants européens osent vanter haut et fort les mérites de l’immigration, malgré toutes les études qui attestent de ses bienfaits, notamment en termes économiques. Un manque de courage comme une énième entaille dans l’idée élémentaire d’une Europe ouverte et accueillante. Qui ne pourra trouver son salut que dans un volet social, sans doute le seul remède pour couper l’herbe sous le pied aux extrêmes.

Olivier Tasch