Le chemin le plus droit

Loic Tanson / «A Most Violent Year» de J.C. Chandor

Dans le nouveau film de J.C. Chandor, Abel, seul contre tous, reste fidèle aux armes qui ont fait son succès: la persévérance et la morale.

490_0008_14122897_Violent_Year1981 fut l’année la plus violente recensée dans l’histoire de la ville de New York. Les crimes et la corruption ont déclenché le déclin de Big Apple à folle allure. Abel (Oscar Isaac), un immigré sud-américain, refuse cependant de se laisser emporter par ce tourbillon de transgressions. Il s’est approprié le rêve américain pour en faire une réalité tangible, à la tête d’une entreprise de pétrole de chauffage.

Ce milieu très fermé est organisé tel un réseau mafieux où tout le monde connaît ses ennemis intimes. Parmi les quelques magnats du pétrole qui rôdent autour de lui, certains ne voient pas l’ascension fulgurante d’Abel d’un bon œil.

[cleeng_content id= »725315463″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Ses concurrents sont pour la plupart des héritiers des pères fondateurs de ce business très lucratif et ne reculent devant rien afin de garder leur position privilégiée. Abel, de son côté, s’obstine à ne pas entrer dans leurs manigances. Il veut étendre son activité pétrolière coûte que coûte en investissant tous ses biens dans une nouvelle propriété située au bord de l’eau. Celle-ci lui donnerait non seulement un accès direct à une voie fluviale pour l’acheminement du pétrole de chauffage, mais aussi une capacité de stockage bien plus élevée.

Malgré son acharnement, il lui manque une somme considérable afin de finaliser l’achat. Alors que ses camions de livraison sont braqués de manière régulière par des brigands inconnus, que l’assistant du procureur (David Oyelowo) tente de l’inculper pour fraude, et que sa femme (Jessica Chastain) et ses enfants sont victimes de menaces armées, Abel se retrouve au bord du gouffre et risque de perdre tout ce qu’il a construit jusque-là.

La solitude, l’isolement, l’obstination et l’intégrité de l’homme face à des situations de crise ont déjà été au cœur des deux films précédents de J.C. Chandor. Tant dans l’excellent thriller boursier Margin Call que dans le mutisme épique et glacial de All is Lost, Chandor a toujours su s’approprier les divers genres de manière originale et unique. Avec A Most Violent Year, il conforte sa place parmi les réalisateurs outre-Atlantique les plus intéressants.

Principes et convictions

Fort de l’atmosphère pesante d’une métropole sur le déclin, cette odyssée au fin fond de la mauvaise conscience du rêve américain ne tend jamais vers le spectaculaire. Les enjeux extérieurs sont certes là, les conflits intérieurs font rage en même temps, mais ceux-ci ne culminent pas dans un compte à rebours, destiné à créer un suspense artificiel. Au contraire, Chandor se targue de poser toutes les bases du thriller, mais il les contourne en se plongeant dans la tête d’un homme dont le seul mot d’ordre est l’acharnement et le respect du travail accompli.

De ce fait, ce n’est pas la finalité de l’action qui est au centre du viseur de la caméra de Chandor, mais la manière avec laquelle son personnage principal arrive à ses fins.

Abel est certes sans scrupules, dépourvu de compassion face à la faiblesse des autres, mais il est surtout poussé par une volonté inébranlable de rester fidèle à ses principes et à son éthique dictée par une quête inassouvissable. Même si sa morale est loin d’être vertueuse, elle est du moins la meilleure possible dans ce monde sans foi ni loi qui l’entoure.

Sans jamais tomber dans les clichés outranciers, Chandor a créé une imagerie forte et précise pour illustrer une critique âpre et sans détour des répercussions du capitalisme sur la nature humaine. Se servant des années 1980 comme métaphore palpable des travers du capitalisme d’aujourd’hui, Chandor produit un cinéma sans lyrisme artificiel où chaque détail est soigné et signifiant, afin de tendre vers un réalisme rugueux, renforcé par des dialogues courts et incisifs, loin des punchlines et des phrases toutes faites.

Cette mise en scène minutieuse est renforcée par la prestation d’un duo d’acteurs qui pourrait faire pâlir Bonnie et Clyde. En effet, Oscar Isaac (Inside Llewyn Davis) et Jessica Chastain (Zero Dark Thirty) forment un couple explosif qui se complète parfaitement et qui fait de A Most Violent Year une perle rare qui n’est pas sans rappeler Mean Streets ou The Yards.

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