Le Carré retrouve Smiley dans un nouveau roman, A Legacy of Spies

John Le Carré, maître britannique de la littérature d’espionnage, retrouve son vieux complice George Smiley dans un nouveau roman, « A Legacy of Spies », où son héros gris de la guerre froide réapparaît après 27 ans de purgatoire pour une déclaration d’amour à l’Europe.

L’ouvrage, sorti jeudi en librairie, revient sur l’opération menée dans « L’Espion qui venait du froid », premier grand rôle de Smiley, par le « Cirque » britannique contre les services est-allemands de la Stasi au début des années 1960, marquée par la mort d’un agent et d’une femme qu’il tentait de faire passer à l’Ouest.

Dans ce nouvel opus, son ancien adjoint Peter Guillam, est sorti de sa retraite pour donner des explications sur l’opération, les enfants des victimes ayant lancé une action en justice contre les services secrets pour obtenir réparations et excuses. Derrière Guillam, c’est Smiley qui est visé, dont les actes sont réexaminés par une nouvelle génération. Pour l’occasion, John Le Carré fera une rare apparition jeudi pour animer à Londres une « Soirée avec Smiley », son proche, presque ami, voire son double. Car ils ont beaucoup en commun. Leurs idées politiques, à présent, se confondent: « C’est une période tellement difficile pour écrire, avec le Brexit que j’abhorre et Trump que j’abhorre aussi.

Ce que nous voyons c’est une Europe prise entre deux feux, les règles démocratiques assaillies des deux côtés de l’Atlantique. C’est très dur à avaler pour Smiley », a expliqué Le Carré sur la BBC jeudi, évoquant la décision des Britanniques de quitter l’Union européenne et le président américain Donald Trump. C’est un Smiley profondément europhile qui sort du bois. Interrogé par Peter Guillam pour savoir si tout leur travail a été pour l’Angleterre, George répond: « Si j’ai eu une mission (…) c’était pour l’Europe. Si j’ai eu un idéal c’était de conduire l’Europe hors des ténèbres vers un nouvel âge de raison ». La cause qu’il servait « lui a été retirée, le sens de la loyauté envers son pays – quel pays? quel Royaume-Uni? – a disparu. Il aime encore son pays, j’en suis sûr mais s’y sent étranger », a commenté Le Carré sur la BBC. Tous deux ont été ou sont espions.

Le Carré, de son vrai nom David Cornwell, a travaillé pour les services de renseignements britanniques de 1950 à 1964, puis il s’est consacré à l’écriture à plein temps, après le succès de « L’Espion qui venait du froid ». « On m’avait confié un certains nombre d’agents et j’en recrutais d’autres. Contrairement à la perception qu’on a de la gestion d’agents, c’est un devoir pastoral », a-t-il raconté à la BBC, évoquant les appels angoissés reçus de certains agents en pleine nuit, les menaces de suicide et la nécessité d’y répondre, « d’accompagner ».

L’âge aussi: John aura 86 ans en octobre, George au moins autant. Tous deux ont été actifs pendant la guerre froide qui opposait le bloc communiste aux pays occidentaux, formidable mine d’inspiration pour les romans d’espionnage. John et George partagent aussi certains traits de caractère. « Nous avons tous les deux du mal à nous souvenir des moments heureux. Ce n’est pas quelque chose qui me vient naturellement, je dois y travailler », expliquait ce week-end l’auteur au Times. La discrétion enfin: inutile de chercher Le Carré dans la rubrique mondaine. Et rien de flamboyant non plus chez Smiley, l’anti-James Bond. Passe-muraille, de plus en plus taciturne avec l’âge, il reflète certainement de plus près la vie de l’espion moyen que son virevoltant collègue à gadgets 007, pourtant lui aussi britannique. Le contraste est saisissant entre le sex-symbol et le maître-espion « rondouillard, à lunettes, l’air soucieux en permanence ». Une grisaille reflétée dans les diverses adaptations de cet anti-héros, qui a eu six fois les honneurs du cinéma ou de la télévision, la dernière en 2010, avec « Tinker Tailor Soldier Spy » (« La Taupe », 1974), où Gary Oldman incarnait Smiley traquant un traitre au sein des services britanniques.