Le bel ouvrage

On aura rarement vu autant de partis en lice pour une élection européenne que cette année et rarement entendu autant de bêtises sur une Union qui a fait ses preuves depuis belle lurette et œuvré pour le bien-être des citoyens.

Certes, rien n’est parfait, pas même cette Europe imaginée par Jean Monnet. Car tout ce qui émane des humains est et sera par essence imparfait, partiellement injuste et faillible. Est-ce une raison pour dénigrer systématiquement un ouvrage historique et raconter tout et n’importe quoi?

La Communauté européenne est enfant de la guerre, enfant des pires crimes, enfant de la Shoah, enfant de la mort et des meurtrissures. Elle fut conçue d’emblée pour unir, réconcilier – à commencer par les Allemands et les Français –, conçue pour embrasser un maximum d’hommes et de femmes et dès lors de peuples, de nations, de langues, d’ethnies.

La CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) en fut le prémisse. La politique agricole commune, que l’on critique bien trop souvent, a sauvé l’agriculture de l’Europe, son autosuffisance alimentaire et la vie d’une profession dure soumise aux aléas climatiques. Aujourd’hui comme hier.

Erasmus et les efforts qui y sont liés pour permettre aux jeunes de se connaître, suivre un parcours universitaire exceptionnel, ouvert à tous et toutes, est une réussite flamboyante. Comme le sont la recherche, la coopération entre hôpitaux au plus haut niveau, le développement scientifique dans d’innombrables domaines.

On se moque facilement des décisions de l’UE pour mieux lui reprocher de trop réglementer. Ah, la fameuse «technocratie» européenne! Et si l’on se disait que les meilleures têtes s’activent dans les bureaux de Bruxelles et de Luxembourg pour servir?

Prenons un exemple: désormais, les vendeurs de poissons sont priés d’afficher le nom des poissons et crustacés dans la langue de leur pays ainsi qu’en latin.
Stupide?

Non! De même que pour la flore ou le domaine pharmaceutique, cela permet une reconnaissance aisée au-delà justement du parler local, régional ou national. Y réfléchit-on quelquefois?

Imaginons un instant que pour un médicament, les composants ne soient pas indiqués par un vocabulaire commun? Ce serait la galère et une source d’erreur gravissime.

La grande faiblesse de l’Europe est double.

D’une part on n’enseigne nulle part ni systématiquement le fonctionnement des institutions à l’école. Du coup, la construction européenne apparaît tel un imbroglio que l’on ne comprend pas.

D’autre part, la classe politique de tous les Etats membres, mais cela vaut aussi pour l’interinstitutionnel, rejette facilement sur l’Europe des insuffisances dont elle est, elle-même, la seule et unique responsable.

Qui représente le Conseil? Les ministres nationaux, Premiers ministres, chefs d’Etat.

Qui propose les noms des commissaires? Les gouvernements nationaux.

Qui les nomme? Le Parlement européen.

Qui élit cette assemblée parlementaire? Eh bien le peuple, l’électeur.

Si l’Europe est mal vue, c’est qu’elle est maltraitée par ses politiques et ses citoyens.

Il y a dès lors une responsabilité collective.

Pourtant, nous ne saurions nous passer de ce qui est une force et pourrait faire de notre continent une vraie puissance, protectrice et bienfaitrice. Si nous nous y engagions ensemble, avec intérêt, volonté et enthousiasme.

Il y a belle lurette que le grand historien britannique, Paul
Kennedy, dans son ouvrage sur la décadence des peuples, se montrait pessimiste à l’encontre de l’Europe qui sombrerait, à moins qu’elle ne sache faire preuve d’un ultime sursaut. Tout est possible à condition de courage, de passion, d’intelligence.

Danièle Fonck