L’autre bataille /Un monde immonde

La bataille du rail, en France, cache une autre bataille, d’une portée au-delà du seul démantèlement du service public. Certes, dans la droite logique de l’ultralibéralisme, Emmanuel Macron veut livrer la SNCF à la jungle de la concurrence, cassant en passant les acquis sociaux des cheminots. C’est la tendance en Europe. Moins d’Etat, qui a pourtant l’obligation morale d’œuvrer en faveur du bien-être de ses citoyens, et plus de privé qui n’a que l’obligation de satisfaire ses actionnaires.

Voilà pour la bataille visible.

Les syndicats, eux, exceptionnellement unis, l’ont compris et se rebiffent.

Macron l’a compris aussi et est prêt à passer en force. En faisant croire qu’il incarne l’avenir, alors que les syndicats mèneraient un combat d’arrière-garde. Là, l’enjeu est idéologique. Il s’agit de faire passer le retour au capitalisme sauvage pour un pas en avant, alors que faire reculer le privé au profit du public serait ringard.

Et de prendre comme témoin la «population», les paisibles citoyens de la majorité silencieuse plutôt, qui seraient pris en otage par les cheminots, alors que c’est l’offensive gouvernementale qui met le feu aux poudres.

A ce niveau-là, le bras de fer est médiatique et on voit, en analysant les sondages qui sortent bien à-propos, que la sauce gouvernementale semble prendre, les têtes étant bien préparées par l’idéologie dominante en la matière déversée chaque jour dans les consciences.

Tout cela fait trop d’ingrédients pour tenir sans une seule bataille qui, de ce fait, ne se livre pas à armes égales. Elle ne confronte pas deux adversaires, le gouvernement et les syndicats. Le jeu est truqué par les variables idéologiques, les syndicats luttant, aujourd’hui, contre plusieurs ennemis à la fois dont la majorité silencieuse de l’opinion publique conditionnée n’est pas le moindre.

Pas besoin, pour Macron, d’envoyer les forces de l’ordre briser la grève, comme Margaret Thatcher en son temps lors de la bataille du charbon en Grande-Bretagne. Il se contente de mobiliser la «population», à elle de faire le sale boulot, et elle semble tomber dans le panneau.

Un panneau qui en cache cependant un autre, et là le président français suit les traces de Margaret Thatcher. Car, oui, une autre bataille se joue, bien plus grave, en France ces jours-ci. Celle de l’existence même du mouvement syndical.

Après avoir saigné les partis politiques, à gauche et à droite, après s’être arrogé le droit de gouverner par ordonnances, évitant le débat parlementaire avec ce qui reste malgré tout d’opposition, Macron, en bon disciple du capitalisme déréglé, estime que le temps est venu de régler leur compte aux syndicats.

Pour lui, la bataille première est là. Engager le bras de fer de la manière la plus intransigeante qui soit, afin que les syndicats se cassent les dents en ripostant. Ce n’est qu’en en sortant vainqueur qu’il pourra œuvrer durablement à ce que le dérèglement économique triomphe en France. Ce qui signifie, pour le monde syndical, qu’il a l’obligation de gagner la bataille du rail s’il ne veut pas disparaître de l’échiquier socio-politique.

Jean Portante