Langue de feu / Jouer sur les peurs, un vrai danger

Olivier Tasch / Elle s’appelle Cristina Calderon. Son nom ne vous évoque rien. Sans l’ombre d’un doute. C’est que la vieille dame de 89 ans habite au bout du monde, au Chili, précisément à Villa Ukika presque en face d’Ushuaïa. Là même où le navigateur Magellan passa en 1520 pour y laisser son nom. Dans le détroit, en scrutant l’horizon, le navigateur portugais pouvait observer les feux entretenus par les Yagans, peuple indigène, nomades pêcheurs. Le feu sert pour le chauffage mais aussi à communiquer pour prévenir de l’arrivée d’une baleine ou pour inviter les voisins à un banquet de poisson par signaux de fumée. Le nom de baptême de l’archipel est dès lors une évidence pour Magellan: la Terre de feu.

Un demi-millénaire plus tard, les Yagans ne sont plus vraiment légion dans la région. Ils seraient aujourd’hui 1.600 environ à cheval entre le Chili et l’Argentine. Parmi eux, il y a Cristina Calderon. Elle a la triste particularité d’être la dernière locutrice native du peuple yagan. A ce titre, elle est considérée comme «trésor humain vivant» par l’Unesco. Sa langue, le yagan, risque de disparaître avec elle. Selon le fameux atlas des langues de l’Unesco, le niveau de vitalité de la langue est en «situation critique» et en passe de s’éteindre. Une perte pour la diversité culturelle de l’humanité.

Dans nos contrées, nous sommes bien loin de la situation du yagan. Pourtant, à bien tendre l’oreille, certains le pensent sincèrement. Pour rappel, notre belle langue luxembourgeoise n’est pas «en danger». Une langue «en danger», selon la classification de l’Unesco est à ranger dans cette catégorie lorsque «les enfants n’apprennent plus la langue comme langue maternelle à la maison». Selon l’Unesco encore, le luxembourgeois est une langue «vulnérable» considérant que «la plupart des enfants parlent la langue», mais qu’elle est «restreinte à certains domaines». Nous sommes donc bien loin du fantasme de l’apocalypse linguistique qui sert le plus souvent de vile arrière-pensée électoraliste.

On notera encore au passage que, pour l’Unesco, «les langues « vulnérables » sont celles qui ne sont pas en danger, mais qui peuvent le devenir si les autorités ne font rien pour les préserver, les défendre et les promouvoir». Le projet de loi relatif à la promotion de la langue luxembourgeoise montre que les autorités ne sont pas inactives sur la question.

Et c’est une bonne chose, car se saisir de la thématique, c’est aussi un moyen de neutraliser l’instrumentalisation incessante de la langue luxembourgeoise par les mouvements nationalistes et populistes de tous bords.