L’amour et la mort / «L’écume des jours» au TNL, «Tod» au théâtre des Casemates

Josée Zeimes / Beaucoup de personnages créés par Boris Vian n’arrivent pas à se détacher de l’enfance, à une heureuse insouciance. lls disparaissent parce qu’ils ne se plient pas aux contraintes de l’âge adulte, c’est-à-dire abandonner le rêve, l’imagination pour se conformer. «Vian, c’est l’arrachement douloureux à l’enfance. (…) Les héros de Vian échouent d’être inaptes à supporter la déception que cause à leur narcissisme l’épreuve de la réalité d’adulte» (Noël Arnaud).

Cette problématique se retrouve dans le roman L’écume des jours (1947). Des jeunes vivent à fond leur vie insouciante et ratent leur entrée dans l’âge adulte. Colin, un jeune homme ingénu, enthousiaste, fou de jazz – très bien campé par Robin Barde – veut tomber amoureux, comme son ami Chick, lié à Alise, les deux étant fous de Jean-Sol Partre, surtout Chick qui dépense tout pour acheter des livres et des objets de Sartre. Colin tombe amoureux de Chloé qui l’aime – Renelde Pierlot donne vie à un personnage féerique. Leur mariage est un moment de folie heureuse.

Le bonheur des jeunes, orchestré à un rythme effréné, dans une belle chorégraphie de Simone Mousset, est partagé par Nicolas – Thomas Delphin-Poulat excelle à changer de personnage – le cuisinier de Colin qui joue aussi un rôle de narrateur dans l’adaptation scénique de Tom Dockal, qui met en évidence Boris Vian, le manipulateur de mots, le créateur d’un univers parsemé de jeux de mots, de métaphores, d’images loufoques.

Jasna Bosnjak, qui signe aussi les costumes inventifs, crée pour ce spectacle un monde à part: une jungle de cordes vertes qui pendent et forment, alignées, un rideau qui sépare; assemblées par touffes, elles s’ouvrent sur le fond de scène, s’enroulant autour des amoureux, les rapprochant et les rendant aussi prisonniers, un signe prémonitoire.

Le malheur fait irruption avec les difficultés financières de Chick et Alise – Damien Buestel et Sophie Mousel montrent beaucoup de présence scénique – et les problèmes de santé de Chloé qui a un nénuphar au poumon. Pour payer le traitement Colin doit travailler. La magie de l’amour vire au cauchemar. Le nénuphar ronge le poumon, Chloé va mourir. La maison du couple se rétrécit, dans l’univers de Vian le malheur s’attaque aussi aux objets.

Mettre en scène L’écume des jours est une initiative courageuse pour un jeune metteur en scène. Tom Dockal s’y attaqua, mais le projet lui a donné du fil à retordre. Son travail file parfois à un rythme infernal puis tourne à vide, stagne puis reprend souffle. L’adaptation du roman à la scène aurait gagné en intensité à condition d’être davantage resserrée. Il faut aussi relever que certaines scènes impressionnent par leur inventivité, le jeu époustouflant des comédiens et l’exploitation ludique du décor.

Au Théâtre des Casemates la comédie Tod (Mort, 1975) de Woody Allen plonge le public d’emblée dans une atmosphère inquiétante. Un homme, Kleinman – Nickel Bösenberg très convaincant – est réveillé la nuit par des délégués – Rosalie Maes et Marc Baum dans un jeu très juste – d’une milice civile, pour aider à trouver un dangereux meurtrier en série. Mais personne n’est au courant du plan à suivre, les rumeurs circulent, la méfiance règne. La peur, voire une panique collective et des actions incontrôlées, domine. Finalement Kleinman – mais tout le monde peut être Kleinman – devient une victime.

La frontière entre réalité et cauchemar s’estompe. L’homme erre dans un univers kafkaïen qu’il ne comprend pas et il risque de devenir fou.

Allen s’attaque à cette société en la ridiculisant. Elle ne responsabilise pas l’homme mais le considère comme un objet manipulable qui risque de dérailler; ainsi dans Tod il se sent abandonné par les responsables politiques qui devraient maîtriser la situation et prendre des décisions. L’homme est tenté d’exercer lui-même la justice au risque d’engendrer le chaos.

La mise en scène bien ficelée de Jacques Schiltz accapare l’ensemble des espaces (salle, bar, coulisses) pour en faire un univers théâtral qui intègre le public et le prend à témoin, utilisant des vidéos qui transmettent sur écran ce qui se passe en dehors de la salle de théâtre (aménagée de façon fonctionnelle): un procédé intéressant dont pourtant il ne faut pas abuser.

Les clins d’œil à l’univers du cinéma et de la télé parsèment la comédie, qui se déroule dans une atmosphère lugubre, animée par une quinzaine de personnages, des rôles assumés avec savoir-faire par cinq comédiens, une équipe soudée – aux noms déjà cités ajoutons celui d’Elsa Rauchs et, dans une performance remarquable, celui de Max Thommes. Le metteur en scène termine le spectacle sur une surprise.