L’amour dans tout ça / «Temblores» de Jayro Bustamante et «Les crevettes pailletées»de Cédric Le Gallo et Maxime Govare

Misch Bervard / A l’occasion de sa présentation dans la section Panorama de la Berlinale 2019, on avait déjà parlé ici de Temblores, le film guatémaltèque qui a bénéficié d’une aide à la production de 200.000 euros de la part du Film Fund Luxembourg, et ceci dans le cadre du programme CineWorld visant à soutenir des films issus de pays où il n’y a pas ou peu de subventions étatiques au cinéma. Notre correspondante avait alors dit tout le bien qu’elle pense de ce film, notamment par rapport à la photographie et la justesse des acteurs. A l’occasion de sa sortie en salle à Luxembourg, nous nous permettrons d’y revenir brièvement.

Situé de nos jours au Guatemala, Temblores raconte l’histoire de Pablo, un père de famille bourgeois qui vit aussi une relation homosexuelle. Quand sa famille l’apprend, elle veut lui retirer le droit de voir ses enfants, à moins qu’il ne suive une thérapie proposée par une église évangélique censée le guérir de son homosexualité. Le protagoniste de Bustamante est donc écrasé par le poids de famille et de la religion, et le film – dans toute sa «sombritude» – évite savamment de montrer qu’il doit exister, au Guatemala aussi, une partie de la société plus ouverte d’esprit que l’entourage du héros. Ce choix très réducteur a pour conséquence de ne pas offrir de véritable solution au problème de Pablo, et donc de rendre très difficile l’identification du spectateur à ce personnage très unilatéral et qui n’évolue quasiment pas.

Le rapport de Pablo à la religion n’est jamais montré comme celui d’un vrai croyant par rapport à son Dieu, mais comme celui d’un esclave aux prises d’une secte intéressée surtout par l’argent. De même, de sa relation avec son compagnon homosexuel ne transpire jamais la moindre attirance amoureuse. L’amant Francisco ne dépasse aucunement le statut de révélateur de l’homosexualité de Pablo, et c’est clair pour le spectateur que ce n’est pas par amour pour lui que Pablo va s’émanciper et mettre en péril son mode de vie et son système de croyances.

A un moment Francisco demande à Pablo s’il avait vraiment pensé que ce serait facile d’être homosexuel. Et d’ajouter: «Nous ne sommes pas au Luxembourg, tu sais!» Notre première réaction à cette réplique était de sourire, en pensant qu’un coproducteur luxembourgeois l’avait peut-être – de façon un peu ridicule, certes – glissée dans le scénario, espérant y gagner une sorte de retour sur investissement.

Mais après réflexion, cette réplique paraît bien plus gênante: ce n’est pas parce que quelques ministres homosexuels se marient en grande pompe devant la presse pipole qu’il devient automatiquement facile pour tout citoyen luxembourgeois d’assumer son homosexualité par rapport à sa famille, ses traditions et une croyance religieuse quelle qu’elle soit. Au Luxembourg, comme au Guatemala, la sexualité devrait être une question de libre-choix personnel, et non de nation branding. Et de libre-choix, ou d’évolution du protagoniste pour y arriver, il n’en est point question dans Temblores.

D’ailleurs, l’homophobie et l’homosexualité sont au centre d’un autre film sorti cette semaine, Les crevettes pailletées. Il s’agit là d’une grosse comédie française à propos d’un champion de natation condamné, pour avoir tenu des propos homophobes, à entraîner une équipe de water-polo gay et de l’accompagner aux Gay Games en Croatie. L’histoire – écrite et coréalisée par un membre de la véritable équipe française de water-polo gay – est des plus convenues, les blagues de pédés donnant dans l’autodérision volent généralement très bas, et les personnages principaux correspondent aux clichés politiquement corrects du genre. C’est-à-dire que chacun des héros a son petit problème bien défini (d’homo ou autre) qu’il résoudra d’une façon ou d’une autre au cours du film, suivant les règles de base du manuel du parfait petit scénariste. Pas de surprise donc, mais au moins, s’il accepte les prémices de départ cheap, le spectateur – homo ou pas – trouvera facilement des personnages et des situations auxquelles il s’identifiera volontiers.

Après avoir osé la juxtaposition de ces deux films on ne peut plus différents, pour la seule raison qu’ils mettent en scène des personnages homosexuels, n’ayons pas peur d’un petit amalgame supplémentaire, et réjouissons-nous de la sortie à Cannes (et dans les cinémas cette semaine) du nouveau film de Pedro Almodóvar, autobiographique comme on l’annonce, et donc certainement pas exempt d’homosexualité ni d’amour.

Homosexualité et homophobie sont au centre de deux films on ne peut plus différents. L’un est une grosse comédie française, l’autre un très sombre film guatémaltèque.