La vieille a-t-elle tué le vieux? / «Monsieur & Madame Adelman», de Nicolas Bedos

Le chroniqueur télé controversé Nicolas Bedos fait ses débuts de réalisateur au cinéma. Un premier film (trop?) ambitieux.

Monsieur & Madame Adelman commence par les funérailles de l’écrivain Victor Adelman et une eulogie prononcée par Monsieur Jack Lang himself. Alors que les invités à la cérémonie parlotent dans les jardins de la demeure familiale, Madame Adelman reçoit un jeune journaliste qui veut écrire la biographie «définitive» de son défunt mari, en mettant l’accent sur l’influence de son entourage proche sur son œuvre. «Vous voulez savoir si la vieille a tué le vieux?», lui demande d’emblée la veuve, avant de commencer à lui raconter leur vie commune, depuis leur rencontre presque cinquante ans auparavant.

Le film est donc construit sur les flashbacks du point de vue de la narratrice peu fiable qu’est Sarah Adelman, et le spectateur se demandera tout au long de l’histoire ce qu’il doit en croire, et quelle a été la véritable influence de sa compagne sur l’œuvre, la vie et donc la mort de l’écrivain décédé.

Contrairement au surestimé Jackie de Pablo Larraín, ce filmage des confessions d’une veuve face à un journaliste n’apparaît pas d’emblée lourd de sens et lassant, parce que Nicolas Bedos réussit à générer un très bon rythme dans la première partie de son film, qui fonctionne grâce à des dialogues et un jeu d’acteurs décalés. Grâce aussi à un découpage/montage plutôt maîtrisé pour un premier film. Il est vrai qu’il use et abuse en même temps de certains effets (transitions visuelles et musicales), mais vu que cela fonctionne dans l’ensemble, vu que c’est même très souvent jouissif, pourquoi ne pas fermer les yeux sur ces quelques solutions de facilité «à la mode».

Certaines scènes du début font penser à du Woody Allen (cinéaste qui, lui aussi, n’est pas toujours égal à lui-même), et ceci non seulement par certaines références directes, ou le thème récurrent du judaïsme, mais aussi par la façon du réalisateur de se mettre en scène et de diriger son alter ego à l’écran.

Les premiers chapitres de l’histoire d’amour tumultueuse de Victor et Sarah (en gros, jusqu’au milieu des années 80) sont ainsi très amusants, et les aventures personnelles des personnages sont intelligemment mêlées et liées au contexte historique.

Humour grinçant et noir

Dans la deuxième partie du film, l’humour grinçant et noir se perd un peu au profit de l’aspect mélodramatique de la relation des deux rôles-titres, et leur évolution peine de plus en plus à s’intégrer dans l’actualité (les années Mitterrand, la gauche «caviar»…). S’ajoute à cela que, si le vieillissement de Sarah depuis la jeune étudiante jusqu’à la veuve de 70 ans reste très crédible grâce à l’interprétation et aux maquillages de Doria Tillier (dont c’est pourtant le premier rôle au cinéma), la transformation de Victor passe beaucoup moins bien, et le spectateur se voit de plus en plus confronté non plus à un personnage, mais à un acteur déguisé en vieux. Et ceci au moment où le style «light» et «pop» du début du film n’est plus présent pour couvrir ce genre de défauts. Alors, évidemment, on a soudain hâte de connaître la réponse à la question du début, et de savoir comment Victor va mourir.

Monsieur & Madame Adelman n’est pas le ratage spectaculaire que certains disent. Si, selon les attentes de tout un chacun, on pense que le film est raté ou réussi, c’est évidemment une question d’appréciation, mais l’adjectif «spectaculaire» n’est décidément pas à sa place.

Peut-être que Bedos aurait pu mieux réussir un film moins ambitieux et plus modeste, plutôt qu’une grande fresque sociologique qui couvre quatre décennies. Mais la modestie n’a jamais été une garantie de réussite ni même un atout dans l’écriture et la réalisation d’un premier film. Imaginerions-nous un Orson Welles modeste réussir à imposer au cinéma un «premier film» le plus génial de l’histoire du cinéma? Alors pourquoi attendre de la (fausse) modestie de la part d’un fils de/people connu pour être arrogant, uniquement parce qu’il passe du petit au grand écran?

Misch Bervard