La parabole est caustique et joviale / «Glory» de Kristina Grozeva et Petar Valchanov

Tsanko coincé entre sa vie qui se déglingue, le pouvoir des fonctionnaires et les voraces médias

Deuxième réalisation du duo bulgare Kristina Grozeva/Petar Valchanov, distinguée par le Prix de la Critique au récent LuxFilmFest, «Glory» démonte sans détour les systèmes politiques…

Des mêmes cinéastes, le festival luxembourgeois avait honoré en 2015 leur premier long-métrage The Lesson du Grand Prix. Pour l’heure, ils mitonnent leur film suivant. Il bouclera une trilogie consacrée aux truculents travers des régimes politiques férus de verticalité démocratique. Glory comme The Lesson nous plonge dans la Bulgarie profonde avec un facétieux détour par Sofia où s’affairent les ministres et leurs frénétiques directeurs de com. Le titre original – Slava – jure à peine avec le titre mondialiste. Le mot bulgare signifie gloire ou louange, et dénote une tradition religieuse des familles bulgares dans lesquelles on fête un saint choisi pour les protéger. Pour Tsanko Petrov, l’anti-héros de Glory (Stefan Denolyubov), qui vit seul avec ses lapins, ce sera en effet une fête pas comme les autres quand la journée commence et que très vite il ne saura plus à quel saint se vouer. Tsanko est cheminot. Pour rejoindre son travail, il suit la voie ferrée qu’il a la charge d’entretenir. Sur les rails, il découvre des milliers de levs, il ramasse deux coupures et le reste de ce magot inopiné, il l’apporte à la police. Un fol engrenage s’ensuit. Avec plus d’un gag pour affûter l’absurde qui enfle.

Julia Stayikova (Margita Goshleva, aussi percutante que dans The Lesson), directrice démontée de la communication du ministère des Transports, malgré ses soucis personnels de maternité et d’ovaires à mettre au frais, s’empare de Tsanko pour en faire un héros national. Le gouvernement, avec l’aide oblique des médias, pourra ainsi faire oublier un scandale de corruption qui le mine fâcheusement. Le bégaiement de Tsanko épice l’histoire et son accoutrement déclenche d’autres gags encore plus hilarants. On lui remet une médaille en grande pompe. Le ministre bafouille un discours et offre une montre à Tsanko qui, auparavant, a dû se défaire de la sienne. Il la confie à Julia qui va l’égarer. L’ironie redouble car la marque de la montre de Tsanko est «Slava»…

Se moquer avec doigté

Ça ne traîne pas. La concision et la fluidité du film nous mettent constamment dans les pas de Tsanko obnubilé par la recherche de sa montre qu’il a héritée d’un aïeul. Au ministère, sa déconvenue est traitée avec un cynisme inqualifiable et sa dignité est bafouée. L’empathie a raison de nous. On rit de l’absurde des situations que déclenchent des faits dérisoires qui s’enchaînent avec une belle allégresse, et on compatit sans cesse avec Tsanko coincé entre sa vie qui se déglingue et les agissements du pouvoir représentés autant par ses fonctionnaires zélés que par les voraces médias. Tous ne pensent qu’à manipuler Tsanko qui meurt à petit feu et devient «le dernier des hommes» comme le célèbre personnage de Murnau, victime de l’arrogance des politiques et de l’injustice pratiquée par le pouvoir. Le jeu de l’acteur Stefan Denolyubov, par une parfaite économie de gestes, contribue à en faire une sorte d’archétype comparable à ceux qu’ont créés Charles Chaplin, Jacques Tati, Toto ou Pierre Richard: le pauvre hère sympathique, enténébré dans sa misère sociale et affective, qui révèle les absurdités d’un pouvoir déliquescent.

Glory consolide, grâce à cette parabole bien aiguisée, ce qui se passe actuellement dans les cinémas de l’Est européen (Roumanie, Hongrie): capter les réalités du pays, dénoncer sans agressivité le système politique, le moquer avec doigté et délivrer un message universel d’humanité. On attend évidemment le dernier segment de la trilogie de Grozeva et Valchanov. Au LuxFimFest 2018?

Manfred Enery