Dans le cadre de ses débats « Disons Le Jeudi », la rédaction de votre hebdomadaire – représentée par Jacques Hillion, rédacteur en chef, et Thierry Nelissen, journaliste – a abordé, cet 11 mai aux Rotondes, les problématiques de la « numérisation de la société ». Quatre intervenants ont pu partager, voire confronter, leurs visions et leurs opinions quant aux dangers et espoirs liés à ce que d’aucuns appellent la « révolution digitale » ou le « virage numérique ». Pour l’occasion, le coup d’oeil politique était représenté par Mady Delvaux, députée européenne impliquée dans les travaux sur la robotisation, l’analyse de l’économiste fut assumée par Michel Edouard Ruben, de la Fondation Idéa, la perception scientifique donnée par Thibaud Latour, du Luxembourg Institut of Science and Technology (LIST), tandis que une perspective plus appliquée était présentée par Paul Lesch, directeur du Centre national de l’audiovisuel (CNA).

Pour Thibaud Latour, la question centrale que pose la numérisation touche à la place des individus. Face à une « technologie neutre », les personnes  « seront-ils passifs ou acteurs ?» Alors que ce que l’on qualifie de « révolution » n’est autre qu’un phénomène engagé depuis plus d’un siècle, ledit phénomène arrive à un moment-clé caractérisé par un faisceau de convergences : miniaturisation et dématérialisation du matériel, accélération de la vitesse de communication, complexification des systèmes et des réseaux, développement de technologies basées sur le fonctionnement même de la nature – tout cela converge via le digital et secoue le monde tel qu’on le connaît, incitant les modèles économiques et sociales à « radicalement changer ». « On pourrait voir naître dans pas si longtemps un commerce d’objets dont le transport se fait par simple communication digitale de leurs informations pour être créés par des imprimantes 3D. » Cela étant, pour le scientifique du LIST, « le robot ne va pas forcément tout remplacer, mais viendra plutôt en complément, en collaboration avec l’humain qui restera toujours en interaction ».

Mady Delvaux a aussi tenu à rappeler que c’est depuis la nuit des temps que l’homme cherche à se faciliter la vie. L’évolution actuelle toutefois se caractériserait par sa « grande rapidité », induisant des défis de deux ordres : destruction et création de nouveaux métiers et protection de la vie privée. «Quand on sait qu’un robot voit tout et n’oublie rien et que l’on relie les robots en réseau, on se demande ce que que l’on fera de ces énormes masses de données. Cela soulève une foule de questions et devrait susciter un débat de société à ne pas laisser uniquement à l’industrie. » La député européenne estime que ce débat, l’État doit l’engager et gérer dès maintenant. Mais à défaut, il faudrait au moins que le monde politique décide de se sensibiliser à ces problématiques – déplorant effectivement le fait qu’elle ne trouve actuellement pas de majorité au Parlement européen pour même en débattre. Ensuite s’agira-t-il pour les pouvoirs publics de limiter les inégalités et de définir les limites, les bonnes pratiques, et les responsabilités. « Par exemple, un robot qui fait un accident, qui est responsable ? »

Quand on lui demande d’expliquer ce que pourraient être les nouveaux modèles économiques surgissant de la révolution numérique, Michel Edouard Ruben, s’il prêche la prudence (« Méfiez-vous de l’économiste qui parle du futur »), a tenu néanmoins à rappeler la tendance de l’être humain à aimer se faire peur. « On a peur de l’avenir, des robots qui vont prendre nos emplois mettant tout le monde au chômage. Ce n’est pas nouveau (…). Mais je ne pense pas qu’on puisse ralentir le progrès. » Ne craignant pas trop l’ubérisation et estimant que tous les emplois automatisables ne seront pas forcément automatisés, notamment pour des raisons sociales ou financières, son cauchemar serait que la révolution numérque mène à « un abrutissement de l’humanité » aboutissant à un « fascisme dur ».

Paul Lesch a présenté la place de la numérisation dans son métier personnel : les archives, de l’audiovisuel particulièrement, avec comme enjeu la création et la conservation de la mémoire. Pour cela, « le digital est nécessaire mais comprend aussi des risques ». L’historien du CNA évoquera une problématique bien étonnante à cet égard. Alors que la numérisation joue un rôle essentiel pour sauver et sauvegarder nombre de documents, il serait toutefois absurde de numériser les pellicules de film du cinéma, qui, ne se détériorant que très lentement, pourront se garder pendant des centaines d’années – alors que convertis sur support numérique, les films en question auraient une durée de vie plus douteuse.

Par ailleurs, Mady Delvaux, consciente d’une possible nécessité d’introduire un jour un revenu de base à tous les citoyens, ne manquera pas d’évoquer le complexe problème du financement de l’État que pose un remplacement de plus en plus d’activités professionnelles par des robots. « Il faut réfléchir à une nouvelle forme d’imposition. Va-t-on devoir taxer les robots ? » A quoi répondra Michel Edouard Ruben : « Je ne voudrais pas que l’on taxe le robot-aspirateur que j’utiliserai chez moi. Ne faudrait-il pas plutôt taxer le détenteur de la machine ? », alors que Thibaud Latour tentera de mettre tout le monde d’accord en proposant que l’on pourrait simplement continuer à taxer la puissance motrice…

Enfin, lorsqu’on leur posera la question théorique de savoir quel métier d’avenir ils conseilleraient à un enfant, les intervenants se feront bien hésitants. Lesch : «Je le guiderais avant tout vers ses intérêts et ses talents, je l’encouragerais à développer ses forces même au risque de ne pas trouver de job tout de suite. »  Ruben : « J’insisterais sur une bonne formation avant tout, conscient du fait que peut-être que le métier idéal pour lui n’existe pas encore. » Delvaux : « C’est une question difficile. Je ne sais pas trop. Je lui dirais de faire d’abord ce qu’il aime. » Latour : « Tout en l’amenant à acquérir la capacité d’être un acteur, je le guiderais vers l’artisanat numérique – c’est-à-dire l’artisanat tel qu’on le connaît aujourd’hui mais en utilisant les nouveaux outils numériques. »

D. B.