La Mercedes noire / Carte blanche à Jean Portante

J’allais écrire sur la manipulation de l’information, sur la mainmise dont pâtissent les médias. Analyser qui, quoi et comment. Et surtout pourquoi. Une réflexion quoi, sur l’état du journalisme au moment où notre Jeudi souffle ses vingt bougies, mais un souvenir s’est imposé, ancré dans un temps où écrire n’était pas ma tasse de thé.

Le souvenir, le voici. J’ai dix-sept ans, je crois, et mon père me déniche un job de vacances, je ne sais pas trop comment. Sans doute un coup de pouce de «Tun» Weis, le copain syndicaliste, differdangeois (comme nous) qui, un peu plus tard allait devenir le président du LAV, le syndicat ouvrier, ancêtre de l’OGB-L. Il avait déjà déniché, dans les années 50 un boulot à mon père, à la Hadir, toujours à Differdange, et cette fois-ci c’est pour moi qu’il intercède, auprès du Tageblatt à Esch.

On me met d’abord, si je me souviens bien, au classement des photos, dans une pièce sous les combles, sans me dire vraiment comment m’y prendre.

Puis, petit à petit, je descends, jusqu’à ce qu’on me demande de passer à l’écriture. Oh, très modestement. Il faut que je concocte la légende d’une photo montrant deux voitures accidentées. Une phrase. Ça me semble facile. Aujourd’hui je sais qu’il est plus difficile d’écrire court que d’écrire long. Je ne sais plus ce que j’ai mis, sans doute le lieu, le moment, le nombre de victimes, etc. Plus une chose qu’il ne fallait pas.

J’ignore si le directeur de l’époque se souvient de l’incident. Peut-être qu’en lisant ceci, à moins que ma mémoire ne me joue des tours et que ce que je raconte soit pure fiction – tenez, j’ai mis le même directeur dans mon dernier roman, et là, oui, c’est de la fiction pure, d’autant que si l’on y regarde de plus près, on se rend compte qu’il ressemble, du moins physiquement, à un directeur bien plus récent, – peut-être qu’il repensera à cet ado en culottes courtes qui, comme s’il avait été attrapé dans le pire des flagrants délits, rougissait devant lui.

Qu’avais-je osé faire? Et bien j’avais mis dans mon texte bref qu’une des voitures amochées était une Mercedes noire. C’est ce que j’avais vu sur la photo. C’était la vérité. La voiture qu’on voyait le mieux était bien une Mercedes noire, alors que l’autre était un amas de ferraille. Où était le mal?

Le type a foncé sur moi avec la page préimprimée (il faut dire qu’à l’époque on travaillait sur d’énormes linotypes, aussi noires que ma Mercedes, forgeant des lignes en plomb agencées à la main dans un cadre qui représentait une page, mais avant d’imprimer on passait de l’encre dessus, puis une feuille était pressée contre le tout, afin qu’on puisse jeter un dernier regard sur la page), voilà donc le directeur avec la page dans la main, vert de colère, me frottant la photo avec ma légende contre le nez.

Mon crime, ç’avait été d’ignorer qu’il ne fallait pas mettre la marque de la voiture. Ça pourrait constituer une pub négative pour le constructeur et le garage vendeur qui, ce dernier, pourrait se venger et ne plus publier d’annonces dans le journal. Je suis resté bouche-bée devant cette réaction. J’avais mis une bonne demi-heure à parachever mon chef d’œuvre et j’avais tout faux. Si, alors, j’avais joué avec l’idée de devenir journaliste ou écrivain, je l’aurai jetée illico presto à la poubelle.

Mais le déclic est venu plus tard, je veux dire, la compréhension de ce qui s’était passé ce jour-là. On m’avait réprimandé parce que je n’avais pas trafiqué la réalité pour ne pas froisser un annonceur. Ma faute, c’était de ne pas avoir désinformé le lecteur. Tout ça à mon insu, bien entendu, puisque de mainmise sur les médias ou de manipulation de l’information, je n’avais pas la moindre idée. Contrairement à aujourd’hui.