La France et ses démons

DANIELE FONCK / Sublime carte postale que celle envoyée au monde dimanche soir par le jeune président élu. La cour carrée du Louvre, la pyramide du génial architecte Pei voulue par François Mitterrand, critiquée avant d’être applaudie par le maire de Paris de l’époque, Jacques Chirac. Symbole de la culture française, symbole aussi des contradictions, faux et vrais clivages d’un pays grandiose, toujours prêt à s’entredéchirer et si prompt à se ressaisir.

Avec tout cela, Emmanuel Macron, devenu chef de l’Etat, devra, de fait, composer. Lui, si nouveau dans la vie politique, pas encore installé à l’Elysée et déjà l’objet de toutes les aigreurs des politologues et journalistes politiques habitués des plateaux de télévision. Certes, il fut ministre deux ans. Est-ce une raison pour lui imputer trente ans d’échecs de la gauche et de la droite? L’état des banlieues, le chômage de masse, l’existence d’un patronat et de syndicats également (paritairement) archaïques?

Oui, il a fait un passage à la banque Rothschild. Et alors? Tous les banquiers ne sont pas véreux, seuls quelques-uns le sont. La majorité est honnête. A Rothschild comme ailleurs. S’il n’y avait pas dans cette France quelque 10 millions de citoyens votant pour l’extrême droite et ses vieux relents antisémites, parlerait-on du passage de Macron dans le monde financier? Non, car un banquier au Crédit mutuel ou au Crédit agricole serait passé comme une lettre à la poste.

Le président élu n’est pas responsable de l’éviction des Hamon et Fillon. Ce sont les électeurs qui l’ont démocratiquement désigné pour le second tour. Comme Madame Le Pen. Pas plus qu’il ne fut responsable du désastre des primaires au PS et chez LR. On ne pourrait pas plus lui imputer l’échec de Jean-Luc Mélenchon (oui, en dépit de ses 7 millions de voix), il est arrivé quatrième et ni sa frustration, ni sa haine, ni même son esprit de revanche n’y changent quelque chose. Dans cinq ans, et peu importe le résultat des législatives, il aura 71 ans. Son indignité de dimanche soir lui a du reste donné un coup de vieux accéléré.

Il y a de multiples raisons de se réjouir aujourd’hui: le renouveau, la jeunesse, l’espoir, l’inédit. Toutes ces choses qui ne se cotent pas en Bourse, mais qui sont indispensables pour avancer la tête haute; le barrage au Front national, «Marine» qui a tombé le masque pour redevenir «Le Pen»; droite et gauche obligées de se remettre en question, de clarifier leurs positions, de faire le ménage dans leurs rangs.

Autant de choses positives auxquelles il faut ajouter le très bon score de l’élection. A noter dans ce contexte un archaïsme rarement évoqué, à savoir celui, précité, des politiques et journalistes «vedettes» qui campent sur des positions résultant de copinages solidement ancrés. Un exemple frappant, les commentaires sur l’abstention, les votes blancs et nuls. Pourquoi en font-ils un motif de rejet, alors qu’en Allemagne, cette abstention aux législatives est infiniment plus élevée?

La tâche suffit à elle-même. Piloter, orienter la France, si disparate, si éclatée, si plurielle, si révoltée par essence… Tout cela tient des travaux d’Hercule. Que l’on soit de droite, de gauche ou du centre. Alors pourquoi jeter de l’huile sur le feu, pourquoi ne pas donner une chance à quelqu’un de différent? Même si ce n’était pas le premier choix d’un tel ou d’une telle?

La France qui se régénère, la France qui exprime sa joie, la France qui en veut, sera la France qui gagnera. Le moment tombe bien. Car dans un monde qui change du tout au tout, elle peut se positionner parmi les meilleurs. A une condition: en finir avec l’autoflagellation et le dénigrement systématique de «l’adversaire» politique.

Un grand pays qui réussit n’a pas d’ennemis en son sein. Il se plaît à être plus fort, plus fier et plus souverain que les concurrents du village global.