La « Belgophobie » de Baudelaire au coeur d’une exposition à Bruxelles

« Dois-je remercier Dieu de m’avoir fait français et non belge? »

Le séjour bruxellois de Charles Baudelaire à la fin de sa vie, et sa haine des Belges immortalisée par des écrits au vitriol, sont au coeur d’une exposition qui ouvre jeudi pour six mois dans la capitale belge.

C’est en avril 1864 –trois ans avant sa mort dont est célébré en 2017 le 150e anniversaire–, que l’auteur des « Fleurs du Mal » pose ses valises dans un hôtel à Bruxelles, espérant y trouver meilleure fortune qu’à Paris. Il y restera jusqu’en juillet 1866. Et laissera derrière lui un manuscrit intitulé « Pauvre Belgique! » (connu aussi sous le titre: « La Belgique déshabillée ») évoquant à grand renfort de phrases assassines le dégoût que lui inspiraient les moeurs jugées légères de ce jeune pays, le physique des femmes ou la bière artisanale. Car ce séjour n’a été qu' »une succession d’échecs », selon les organisateurs de l’exposition « Baudelaire >< Bruxelles » (qui se comprend comme Baudelaire versus Bruxelles), qui l’ont présentée mercredi à la presse.

Le poète dandy ne trouve pas plus d’éditeur qu’en France pour ses oeuvres complètes, et ses conférences aux thèmes « un peu compliqués » passent mal auprès du public, racontent-ils. Il en résulte chez lui une « Belgophobie » qui va s’exprimer de manière virulente dans ce manuscrit, non publié de son vivant. « Les femmes marchent les pieds en dedans. Gros pieds plats. Gros bras, grosses gorges et gros mollets des femmes. Une force marécageuse », écrit-il à propos des Bruxelloises. « Tous les Belges sans exception ont le crâne vide », dit une autre saillie. Pour le visiteur de l’exposition, ces traits d’esprit sont regroupés en plusieurs thèmes, qui sont autant d’obsessions baudelairiennes: les femmes mais aussi les chiens, le roi Léopold Ier, ou la Senne, la rivière qui traverse la capitale, dont il fustige la saleté. Les mots du poète, retranscrits sur fond jaune pour être bien lisibles, accompagnent des tableaux, caricatures et sculptures, au total quelque 250 oeuvres issues pour la plupart des archives et musées de la Ville.

Baudelaire y décrivant le Bruxelles de l’époque, ces phrases ont « servi de prétexte » pour se replonger dans la décennie 1860, a souligné l’échevine (adjointe) à la Culture, Karine Lalieux. Ces années sont celles des grands travaux en ville, avec le voûtement de la Senne ou bien le creusement de la célèbre avenue Louise, reproduit par le peintre Paul Van der Vin. Son tableau trône au milieu de l’exposition. « On a retracé le portrait de la ville de l’époque, que Baudelaire décrit de manière un peu infamante, pour finalement laisser le public juger lui-même de ces propos », a fait valoir de son côté Isabelle Douillet-de Pange, conservatrice des musées municipaux. Pour tous ceux qui ont planché sur le sujet, sa « Belgophobie » ne serait en fait qu’une énième déclinaison de la noirceur d’âme qui le caractérise. C’est lui-même et son existence à l’époque qu’il détestait. « C’est un misanthrope profond, un passéiste qui méprise le peuple et la démocratie, et quand il arrive en Belgique il tombe justement sur un pays très libéral, très avancé sur le plan des moeurs, où le chrétien qu’il est découvre des +prêtrophobes+… d’où son indignation », explique à l’AFP Jean-Baptiste Baronian, auteur du récent essai « Baudelaire au pays des Singes » (éd. Pierre-Guillaume de Roux). « C’est vrai que 90% de ce qu’il dit est excessif, mais il y a des choses vraies », ajoute cet essayiste et romancier. « Quand il dit par exemple que le Belge est très matérialiste, très terre-à-terre –on dirait aujourd’hui qu’il a +la brique dans le ventre+–, c’est des choses qui n’ont pas changé en 150 ans », poursuit-il en souriant.

L’exposition se tient jusqu’au 11 mars au Musée de la Ville de Bruxelles, sur la Grand’Place.

Une balade à la découverte du Bruxelles de Baudelaire –son hôtel (aujourd’hui détruit), ses passages, églises et commerçants favoris etc– est par ailleurs organisée chaque dimanche.

afp