Korean Psycho / «Burning» de Lee Chang-dong

Misch Bervard /En ouverture de Burning, le jeune et timide livreur Jongsu (Yoo Ah-in), qui se dit aussi écrivain, rencontre la pétillante Haemi (Jeon Jong-seo) qui travaille comme mannequin commercial. Les deux ont grandi dans le même petit village à la frontière nord-coréenne, mais ne se sont pas revus depuis des années.

Haemi fait gagner à Jongsu une montre pour femmes, et lui suggère de se chercher une petite amie à laquelle il pourrait l’offrir. Le soir, les deux vont prendre un verre ensemble, et dans une des plus belles et sensuelles scènes du film, Haemi mime l’épluchage et la dégustation d’une mandarine inexistante. Dans la nouvelle Les granges brûlées du Japonais Haruki Murakami, lointainement inspirée de L’Incendiaire de William Faulkner, et de laquelle le film est adapté, le narrateur précise à propos de ce moment: «Lorsqu’on essaie de le décrire avec des mots, cela n’a rien d’exceptionnel. Mais si on le voit soi-même pendant dix ou vingt minutes, graduellement tout sens de réalité est littéralement aspiré de ce qui vous entoure. C’est une impression très bizarre». Ici, le cinéma et la magnifique prestation de l’actrice (débutante) Jeon Jong-seo, nous permettent effectivement de vivre cette impression étrange d’une façon dont l’œuvre littéraire est incapable. Et Haemi, dans le film comme dans la nouvelle, d’expliquer: «Ce que tu fais, ce n’est pas de prétendre qu’il y aurait des mandarines. Tu dois simplement oublier qu’elles ne sont pas là. C’est tout». A partir de là, le spectateur est amené à se demander quoi d’autre dans la vie de Haemi pourrait être du domaine de l’imagination ou du fantasme.

En peu de temps, les deux deviennent amis et amants, et Jongsu accepte de faire du cat-sitting dans le minuscule appartement de Haemi lorsque celle-ci part en voyage en Afrique. Ni les spectateurs, ni le protagoniste ne verront jamais Boil, ce chat que Haemi dit avoir trouvé abandonné derrière le chauffe-eau de l’immeuble.

Quelques semaines plus tard, Jongsu va chercher son amie à l’aéroport. On l’imagine – parce qu’il a tendance à cacher ses émotions – abattu lorsqu’il découvre que Haemi retourne en compagnie de Ben (Steven Yeun, connu de The Walking Dead), un autre Coréen qu’elle a rencontré au Kenya, et dont elle semble à présent inséparable. Jongsu (fan de William Faulkner) se méfie d’emblée de Ben, une sorte de Gatsby le Magnifique qui roule en Porsche et qui introduit Haemi dans le milieu huppé du quartier de Gangnam. Nous aussi, on se méfie de lui, d’autant plus que le style du film vire imperceptiblement vers un genre plus noir, jusqu’à évoquer clairement American Psycho de Bret Easton Ellis, avec Ben dans le rôle d’un potentiel Patrick Bateman coréen.

Lorsque le réalisateur Lee Chang-Dong et son co-scénariste ont transposé la nouvelle de Murakami du Japon vers la Corée, ils y ont certainement rajouté des éléments autobiographiques, tels le père en prison ou le village natal du protagoniste. Dans et autour de la maison de Jongsu, on entend en permanence des haut-parleurs diffuser de la propagande nord-coréenne depuis l’autre côté de la zone dite démilitarisée.

C’est ici que Jongsu, Haemi et Ben se retrouvent un soir à trois pour manger, boire et fumer de l’herbe, et que – une fois la jeune femme partie se reposer – les deux antagonistes vont avoir leur première vraie (?) conversation: Ben avoue avoir des pulsions criminelles, qu’il assouvit en incendiant régulièrement des serres en plastique abandonnées. Il dit même se trouver-là principalement pour des raisons de repérage, et que la prochaine serre à partir en fumée se trouve tout près de la maison de Jongsu. Ce dernier va repérer lui-même, et surveiller quotidiennement, toutes les serres des environs, mais aucune ne brûle. «Je vois que tu es très méticuleux et logique», lui dit Ben, «mais tu as dû la rater. Ça arrive qu’une chose soit trop près pour qu’on la voie!». Jongsu ne comprend pas, et il va se mettre à suivre secrètement Ben qui, lui, commence à s’afficher en compagnie d’autres jeunes femmes. En outre, Haemi semble avoir disparu de la surface du monde.

Des éléments d’intrigues de thriller s’accumulent ainsi, et l’ambiance vire de plus en plus noire, étrange et malsaine. Comme Jongsu, le spectateur ne comprendra pas tout. Il ne saura jamais exactement ce qui est réel, ou ce qui est peut-être sorti de l’imagination du protagoniste qui, ne l’oublions pas, est aussi écrivain. Certains spectateurs diront même être un peu trop déboussolés à la fin du film, et c’est vrai que cet état d’incertitude est plus facilement admissible à la dernière ligne d’une nouvelle de 12 pages qu’au dernier plan d’un film, autrement superbe, de deux heures et demie.