Katia ou Lucette, une vie entre son hôtel de passes et l’Opéra

Katia, Katia la Rouquine, Lucienne Tell… Plusieurs identités pour une même femme à la vie trépidante et gorgée de mystères.

Tenancière d’un lieu de « galanterie », elle a marqué la nuit parisienne au siècle dernier et côtoyé les plus grands en toute discrétion. Lorsqu’on lui apprend le décès en décembre de la célèbre Madame Claude, ex-proxénète, Lucienne, 91 ans, balaye d’un revers de la main l’information, répétant à l’envi que toutes les deux ne faisaient pas le même métier. La vieille dame ne peut souffrir la comparaison. « Je n’ai jamais vu Madame Claude, ou peut-être en photo », assure-t-elle, « elle est devenue célèbre une fois que moi j’ai arrêté ».

Quand Madame Claude envoyait « ses filles » à droite et à gauche chez des clients fortunés, prélevant au passage 30% sur le prix de la passe, Lucienne, elle, se contentait du fruit de la location de ses chambres. « Fallait bien qu’elles aillent quelque part avec leurs clients! », se défend celle qui estime avoir fait « un métier comme tout le monde ». Lucienne recevait des gens, qui payaient leurs chambres, point. Dans son hôtel « De Monaco », qu’elle ouvre à la fin des années 50 dans le chic XVIIe arrondissement de Paris, elle n’a « pas beaucoup de chambres, 25… C’était tout petit, mais ça ne faisait rien parce que les filles ne restaient pas longtemps ».

– Enigme pendant la guerre –

Seules les « indépendantes » s’y aventurent, et pour cause, les maquereaux interdisaient « aux filles de venir » parce qu’elle donnait « soi-disant le mauvais exemple ». Car cette rousse à la chevelure épaisse et longue et aux yeux bleu profond assure n’avoir « jamais fait partie du milieu ». Dans son hôtel, dans un immeuble de six étages, le premier niveau est rempli de ses vêtements, les deuxième et troisième sont fermés à clé, les quatrième et cinquième servent à son activité lucrative. Avec l’interdiction des maisons closes, Lucienne, qui a le sens des affaires, transformera l’hôtel de passes en club échangiste. Son rôle pendant l’Occupation est l’une des énigmes les plus grandes de sa vie. Interrogée plusieurs fois, elle refuse de répondre. « C’était compliqué pour elle pendant la Seconde Guerre mondiale parce qu’elle était juive », croit savoir son arrière petit-fils Nicolas Leroch, un des rares à prendre encore des nouvelles de cette femme qu’il a trouvée parfois « effrayante ». Ses parents et son frère déportés en Allemagne, Lucienne, née Goldfarb, juive polonaise, intègre un réseau de résistants de la rue de l’Immeuble, dans l’est parisien. Là, tout s’assombrit. Ses anciens camarades des FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans-Main d’oeuvre immigrée), du groupe Manouchian jusqu’à Henri Krasucki lui-même, l’accuseront d’avoir collaboré et de les avoir dénoncés. Pas de preuve, pas de procès. Nicolas Leroch reconnait que nul dans la famille ne connait la vérité sur cette aïeule un peu encombrante.

– « Libre comme l’air » –

Eternelle demoiselle, Lucienne jure n' »avoir jamais eu d’homme » dans sa vie. Pourtant elle choisira de prendre le patronyme Tell, du père de son fils « confié aux grands-parents paternels », ceux-ci la jugeant « indigne de l’élever », se souvient-elle avec amertume. « Tout ce que l’on sait c’est que mon arrière-grand-mère a été très importante et très entourée », dit Nicolas Leroch. Lorsqu’elle tombe dans le coma il y a deux ans à la suite d’un accident, des personnages prestigieux se bousculent à son chevet: de Roland Dumas, son « ami de toujours », au chanteur d’opéra Placido Domingo, auxquels Lucienne voue un amour inconditionnel. Avec le premier, elle a partagé des démêlés judiciaires, citée notamment dans l’affaire Elf. Sa plus grande passion reste l’opéra et ses meilleurs souvenirs, « les ténors, qui ont en principe les voix les plus belles et les plus fragiles ». Pour les entendre, Lucienne, a traversé « tous les continents en jet privé », raconte Christine Deviers-Joncour, ex-maîtresse de Roland Dumas, qui l’a croisée dans les années 1980-90. « Il n’y avait pas un Opéra au monde où dès qu’elle arrivait on ne lui sortait pas le tapis rouge! Elle n’avait presque pas besoin de payer », se souvient-elle. D’autres, moins cléments, diront qu’elle « se faisait une virginité avec la musique ». Nul regret pour Lucienne. « J’ai vécu comme j’ai voulu: j’étais libre, libre, libre comme l’air! », martèle-t-elle, fière d’avoir dit « merde à tout le monde ».

afp

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