Jungle Fever / «The Lost City of Z», de James Gray

James Gray a mis presque dix ans pour monter ce film sur la recherche d’une civilisation perdue en forêt amazonienne. Aujourd’hui sur nos écrans, le résultat nous a déçus.

Francis Ford Coppola, qui s’y connaît en tournages difficiles dans la jungle, lui aurait conseillé de laisser tomber le projet. Brad Pitt et Benedict Cumberbatch, qui devaient successivement jouer le rôle principal, ont quitté le navire. Et pourtant, James Gray (Little Odessa, We Own the Night…) a réussi à terminer le tournage de son film – son premier d’ailleurs à nous emmener loin de New York.

The Lost City of Z raconte l’histoire de l’explorateur Col. Percy Fawcett (Charlie Hunnam) qui, au tout début du XXe siècle, part dans la jungle amazonienne pour cartographier la frontière entre le Brésil et la Bolivie, et pour y sécuriser les intérêts de la couronne britannique (notamment en matière de caoutchouc). Il y découvre les traces d’une civilisation ancienne, bien plus avancée qu’il n’était alors permis de le croire dans les milieux scientifiques. Fawcett retournera à plusieurs reprises en Amazonie afin de prouver sa théorie, jusqu’à ce qu’il disparaisse définitivement lors d’une expédition en 1925.

Il y a des idées très intéressantes dans le scénario du film de Gray. Comme celle, plutôt anecdotique, qui voit Fawcett et son équipe tomber en pleine représentation d’un opéra au milieu de la jungle, référence à Fitzcarraldo et à Werner Herzog. Au départ, le personnage de Fawcett était plutôt intéressant: parce qu’il «a fait des choix malheureux en ce qui concerne ses ancêtres», il peine à avancer dans la hiérarchie de l’armée britannique, ce qui le motive d’autant plus à prouver ses théories et gagner ainsi la reconnaissance de ses pairs.

Malheureusement, pour un public du XXIe siècle qui ne devrait plus être étonné par l’existence de civilisations avancées anciennes, le film perd rapidement ses nuances et zones d’ombre, pour devenir pédagogique et se mettre à prêcher des bons sentiments trop «modernes» pour être réellement crédibles tels quels dans la société anglaise du début du XXe siècle. Ainsi le personnage de l’épouse de Fawcett, condamnée à élever les enfants que celui-ci laisse derrière lui à chaque retour au pays, aurait pu être bien plus important dans la deuxième partie du film. Et surtout, il manque à cette histoire les petits détails qui feraient que l’on comprenne et ressente la fascination et l’amour du protagoniste pour la jungle et ses habitants dits primitifs.

Prêchi-prêcha?

Ceci d’autant plus qu’il nous est arrivé de voir le même jour que The Lost City of Z, cet autre film actuellement sur nos écrans, et qui raconte une histoire semblable en bien des points: Une expédition scientifico-militaire en jungle tropicale – avec rencontre d’autochtones pacifiques qui vivent en communion avec la nature sauvage – est aussi à la base du scénario de Kong: Skull Island. Ce film de pure aventure, réalisé par un quasi-inconnu qui vient de la télévision (Jordan Vogt-Roberts), a beau être une énième remise à jour de King Kong (avec effets spéciaux en 3D comme argument de vente), il réussit d’abord à nous entretenir intelligemment pendant deux heures grâce à un scénario parfaitement construit, surtout en ce qui concerne ses personnages et histoires secondaires.

Pour qui veut bien les accepter, il y a dans les détails autant de références féministes, antimilitaristes et humanistes que dans le film de l’«auteur» James Gray. Il y a dans les deux films certaines séquences qui se ressemblent étrangement, comme par exemple quand les indigènes se font photographier par les visiteurs.

Sans vouloir mettre ces deux films en comparaison, voire en compétition, notons tout de même que notre déception provient du fait que The Lost City of Z se prend très au sérieux (ce qui n’est pas un tort a priori), et offre très peu de champ libre au spectateur pour en faire sa propre interprétation. Et n’envisageons même pas une comparaison avec les chefs-d’œuvre «junglistiques» de Coppola ou de Herzog cités plus haut.

Misch Bervard