Tout Julianne Moore / «Gloria Bell» de Sebastián Lelio

Manfred Enery / Lors de l’ouverture du dernier LuxFilmFest dans la grande salle du multiplexe kirchbergeois, le dévastateur magnétisme de Julianne Moore nous a volé notre habituelle tempérance de fan…

Gloria Bell, un des plus récents films de l’actrice signé par le cinéaste chilien Sebastián Lelio, était l’opportunité bienvenue de cet inqualifiable éblouissement. A revoir aujourd’hui ce film, que son réalisateur a calqué avec une presque scolaire application sur son considérable Gloria tout court réalisé en 2012 au Chili avec Paulina Garcia – une plus qu’estimable actrice chilienne –, on redouble de bonheur.

Un tel état de sidération ne relève pas de l’aveuglement du «fan» face à son idole ou de la myopie de la victime consentante de sa star pipole. Quand on pose d’emblée de telles balises, on ne considère qu’une fraction de la réalité que représente Julianne Moore. De l’étoffe éloquente des grandes comédiennes comme Meryl Streep à laquelle, répète-t-elle fréquemment, elle est redevable d’avoir voulu faire ce métier. Et de l’aura glamoureuse des stars authentiques qu’on ne peut comparer aux traces que laissent les stars factices d’un jour.

Les acteurs de cette trempe sont d’inépuisables palimpsestes. Le cumul de leurs rôles successifs les raconte comme si leur filmographie était une vaste saga, et chacun de leurs films un gros plan d’une facette de leur art. On n’a peut-être pas retenu dans nos mémoires le surgissement de Julianne Moore dans le théâtre d’Anton Tchekhov, mis en scène par Andre Gregory à New York au début des années 90 et que Louis Malle a utilisé pour son ultime film Vanya on 42nd Street, en 1994. En mode cinémaniaque par contre, on vibre toujours en cliquant dans nos fluides mémoires sur Short Cuts (Robert Altman, 1993), sur Magnolia (Paul Thomas Anderson, 1999) ou sur tous les films qu’elle a créés avec Todd Haynes (Safe en 1995, I’m Not There en 2007 ou Wonderstruck en 2017). On n’oublie pas les frères Coen, Gus Van Sant ou Paul Thomas Anderson qui l’ont apprivoisée avec brio.

C’est par ces incandescentes pellicules que Julianne Moore s’est imposée. Les charnus spectres de l’actrice – regard transparent, chevelure engageante, phrasé ondoyant, commissures frémissantes, ridules volubiles – réapparaissent dans Gloria Bell qu’elle a tout bonnement commandé à Sebastián Lelio, comme s’il allait s’agir d’un documentaire sur l’actrice en permanent mouvement. Est-ce un vulgaire remake du Chilien Gloria?

Loin de là. On retrouve sans détour le pitch original visant à portraiturer une quinquagénaire resplendissante, décidée à vivre pleinement sa vie de femme après avoir vécu un
divorce pas totalement dévastateur. L’original film chilien nous a sans doute accrochés outre mesure grâce à son exotisme géopolitique et à l’interprétation de Paulina Garcia – qui était Gloria Cumplido… – récompensée par un Ours d’argent à la Berlinale de 2013.

Avec Gloria Bell, on se sent immergé dans une sorte d’académisme hollywoodien nous faisant inhaler l’ambiance feutrée de ces mémorables comédies dramatiques frottées de mélo du temps de George Cukor, Douglas Sirk ou Vincente Minnelli.

Julianne Moore campe certes une femme de la classe moyenne supérieure, travaillant dans une compagnie d’assurances à Los Angeles et consciente des réalités triviales de la vie ordinaire (chômage de collègues, condition féminine altérée, avenir professionnel fragile de ses enfants, conjugalités déglinguées). Elle respire lucidité et bienveillance, toujours prête à prêter main forte à son entourage cerné par les turbulences affectives.

Sinon, elle baigne dans un univers lisse et superficiel où l’obsession de la réussite cache des solitudes vivaces comme celle d’Arnold, divorcé comme elle, dont elle fait son amant pathétique et que John Turturro joue avec tact.

On guette évidemment le prochain Julianne Moore…

Les charnus spectres de l’actrice réapparaissent dans tout le film – qu’elle a commandé à Sebastián Lelio – comme si c’était un documentaire sur elle en mouvement permanent.