Juden / Libération de la parole haineuse

Olivier Tasch / Le mot «Juden» écrit sur la vitrine d’un marchand de bagels, des portraits de Simone Veil tagués d’une croix gammée, un arbre planté à la mémoire d’Ilan Halimi – ce jeune tué en 2006 parce que juif – scié, un garage à Paris flanqué de la phrase «Macron Jews’ bitch», le métro parisien barbouillé d’un «M’Bappé: enculé de nègre enjuivé»…

Mais, que se passe-t-il donc en France? Et qui sont les auteurs de ces abjects messages antisémites empreints d’amnésie historique? Les gilets jaunes? En pleine contestation sociale, d’aucuns veulent y voir le signe d’un mouvement définitivement rongé par l’extrême droite ou qui serait complaisant envers elle.

Evidemment, c’est un peu court, et la réalité est ô combien plus complexe. Enoncer que l’antisémitisme est le moteur du mouvement est absurde. Vouloir forcément lier anticapitalisme ou rejet des élites et antisémitisme également. Mais affirmer qu’il n’y aucun lien entre le mouvement des gilets jaunes et la libération d’une parole haineuse l’est tout autant. Savoir si le message a été écrit avant, après ou pendant une manifestation des gilets jaunes n’a en somme aucun intérêt.

En cela, le mouvement des gilets jaunes affronte un obstacle qu’il doit franchir pour ne pas se disqualifier. Les revendications sociales sont légitimes. Trimer pour un salaire qui ne permet pas de vivre dignement est insupportable. Exiger une redistribution des richesses plus équitable est assez logique. Mais ces combats et les messages qui les accompagnent deviennent illisibles quand ils se mélangent à la haine. Le «président des riches» devient ainsi subrepticement «le président des Juifs». Inacceptable et contre-productif pour les revendications sociales. Les gilets jaunes risquent de devenir – certains pensent que c’est déjà fait – l’incarnation d’un mouvement complotiste, anti-élite, misogyne, raciste, etc. Un avènement de la «beaufocratie». Le terme pourrait prêter à sourire mais la recrudescence de l’antisémitisme n’est pas à prendre à la légère car elle n’annonce rien de bon. «Quand vous entendez dire du mal du Juif, disait Frantz Fanon, psychiatre martiniquais, anticolonialiste et combattant de l’indépendance algérienne, tendez l’oreille, on parle de vous!» Il faut ainsi dénoncer sans hésiter toute forme de discours haineux envers les Juifs, les Arabes, les homos… envers tout ce qui représente l’altérité.