«Le jour où on en aura marre de moi, je ferai autre chose» / Entretien électoral: Xavier Bettel (3)

Avec une formule de travail nouvelle qu’il a su imposer à la tête de l’Etat, le Premier ministre espère pouvoir continuer sur sa lancée.

Quelle est la leçon politique la plus importante que vous ayez apprise en tant que Premier ministre?

Xavier Bettel: J’ai appris qu’une équipe avec trois partis différents, ça peut marcher. Beaucoup de gens condamnaient notre gouvernement avant même qu’il n’ait commencé. Même pour moi, au début, ce n’était pas une évidence. Mais même avec trois ADN différents, trois programmes électoraux différents, nous avons réussi à trouver un accord de coalition viable dans l’intérêt du pays. On m’a d’ailleurs reproché de ne pas assez jouer au directeur. Mais la formule de travail a bien fonctionné, nous avons bien avancé ensemble.

A trois c’est donc possible, à deux aussi, seul ça fonctionnerait sans doute aussi…

Votre slogan “Zukunft op letzebuergesch” (L’avenir en luxembourgeois) a été commenté en long en large et en travers. Devoir expliquer un slogan ne montre-t-il pas sa faiblesse?

Qu’il fasse tant réagir c’est peut-être au contraire sa force. Certaines personnes ont voulu y voir ce qu’il n’était pas. Nous avons voulu défendre le modèle luxembourgeois et je le défends encore aujourd’hui. Il n’est pas question d’opposer la langue luxembourgeoise et le multilinguisme. La langue luxembourgeoise a sa place et je n’accepte pas que certains disent que ce n’est pas important. Au même titre que le multilinguisme. Ce n’est pas l’un contre l’autre mais l’un avec l’autre.

Le multilinguisme est une de nos forces mais dire qu’on n’a pas besoin du luxembourgeois quand on habite ici, c’est une erreur car cela reste une langue d’intégration.

A priori le DP n’est pas un parti xénophobe…

Nous sommes fiers de ce qui a été fait jusqu’à aujourd’hui. J’y inclus mes prédécesseurs. Le modèle luxembourgeois est un modèle de succès, de réussites. Avec la croissance notamment, certains jouent sur les peurs.

Comme si cette croissance était l’ennemie de la population, synonyme de surpopulation, d’une perte de racines. Plutôt que de capitaliser sur la peur, nous affichons notre fierté de ce qui a été fait. Même le CSV remet quasiment le modèle de croissance en question. Moi je dis que des gens comme Pierre Werner ont permis de hisser le pays là où il se trouve aujourd’hui.

Auriez-vous choisi le même slogan si le droit de vote des étrangers avait été voté?

Je ne me suis pas posé la question. Quand je vois le grand nombre de personnes qui s’inscrivent aux cours de luxembourgeois, c’est la preuve qu’elles s’intéressent à la culture et aux traditions luxembourgeoises. Il faut arrêter de dire que le luxembourgeois est le monopole des Luxembourgeois. C’est une langue d’intégration.

Que l’on prête des intentions nationalistes voire xénophobes à votre parti, ça ne vous gêne pas?

Ça ne me laisse pas indifférent, mais celui qui connait l’histoire de mon parti sait que nous sommes nés de la Résistance avec le Groupement patriotique qui a toujours défendu les valeurs démocratiques. Ceux qui prétendent le contraire ne connaissent pas cette histoire, ni la politique que nous menons.

Assiste-t-on à une forme de francophobie doublée d’une crispation identitaire? Est-ce un grand malentendu, est-ce que ça vous inquiète?

Je veux éviter cette crispation. Le fait précisément que les cours de luxembourgeois soient pleins montre que cette crispation est fausse. Il n’y a pas de francophobie ni de luxembourgophobie. Il n’y a pas de clans. Nous vivons les uns avec les autres. Nous avons la chance de parler allemand, français, luxembourgeois, anglais. Soyons conscients de cette chance.

Ces phobies n’existent donc pas?

Certains veulent en faire leur fonds de commerce, pas moi. Mais il faut être honnête et, encore une fois, si ceux-là annonçaient clairement les chiffres de gens qui suivent des cours de luxembourgeois, ils perdraient ce fonds de commerce. Ils veulent alimenter une légende urbaine qui voudrait que la langue et la culture seraient en danger ou que nous allons être noyés dans le melting-pot. C’est regrettable, d’autant plus qu’au regard de la réalité, ce n’est pas le cas.

A midi, 800.000 personnes vaquent sur le territoire, dont 60% d’étrangers. Comment convaincre l’électeur que c’est une chance pour le pays et non un danger?

Une chance ou un problème? La question ne se pose pas. C’est un fait que le Luxembourg crée de l’emploi, que cela fait marcher l’économie, et que celle-ci ne fonctionnerait pas sans la main-d’œuvre que nous avons. Certains veulent faire croire que, sans frontaliers, il y aurait des jobs pour tout le monde. Mais nous n’aurions tout simplement pas d’entreprises au Luxembourg! Sans cette main-d’œuvre étrangère, le Luxembourg ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui.

Le Luxembourg a accueilli plusieurs demandeurs d’asile bloqués à bord de l’«Aquarius». Ne faut-il pas désormais accorder le pavillon luxembourgeois à ce navire?

Non! Si le pavillon maritime a été retiré à ce bateau pour non-respect des règles internationales, je ne vais pas dire qu’au Luxembourg on n’a pas de règles et que ce n’est pas grave.

Le problème n’est-il pas plutôt politique?

Il y a tout de même eu des éléments techniques du bateau qui ont été coupés pour qu’il ne soit pas repéré. D’ailleurs, on ne peut pas dire que donner un pavillon à ce bateau règlera la question.

Le problème que sous-tend cette question est la nécessité d’un mécanisme permanent au niveau européen. Je ne veux pas qu’on m’appelle et qu’on me dise: «Alors, qui en prend combien?» La Grèce, l’Italie, l’Espagne et la France, sous prétexte d’avoir des frontières méditerranéennes, ne sont pas seules responsables. Par le système de relocalisation, les gens qui sont des réfugiés politiques peuvent trouver une place chez nous. Mais dire que tout le monde est le bienvenu et qu’on accueille tout le monde, ce n’est pas possible. Les réfugiés politiques doivent être accueillis, c’est indiscutable, mais pour les migrants économiques, actuellement, c’est plus difficile. Nous ne pouvons pas faire une immigration positive à trois ou quatre pays. Nous avons besoin de règles européennes communes. Et nous devons aussi pouvoir renvoyer, ce n’est pas normal que les déboutés du droit d’asile restent ici parce que les pays d’accueil ne les veulent plus. Le danger c’est d’arriver au point où on ne pourra plus accueillir de manière adéquate et digne ceux qui ont le droit de venir parce que ceux qui devraient repartir ne repartent pas.

La question migratoire est-elle l’enjeu principal des européennes de 2019?

Aujourd’hui, on cherche à forcer la solidarité. C’est vraiment triste d’en arriver là. Une de vos consœurs m’a demandé combien valait un réfugié, ce que ça coûtait. On oublie un peu vite qu’on parle d’êtres humains, pas de tapis ou de bibelots. L’Europe, ce n’est pas juste se demander quelle politique d’immigration nous voulons. L’Europe ce sont des valeurs, les droits de l’Homme, de la presse, du respect de la vie privée et une justice qui fonctionne.

Ce n’est pas très concret…

Certes, parler de valeurs c’est parfois très peu concret. Mais dire que l’Europe va trouver la solution miracle en matière d’emploi, c’est faux. Chaque pays doit avoir sa politique qui doit permettre au continent de rester attractif.

Quand je vois, par exemple, les investissements de la Chine dans le domaine de l’intelligence artificielle, l’Europe est à la traîne. C’est notamment là qu’il faut une stratégie européenne. Dans le cas contraire, nous risquons de perdre de l’emploi.

On dit que votre popularité est due au fait de serrer des mains et de faire la bise à tout-va, à ce talent de faire croire que vous connaissez tout le monde personnellement et beaucoup moins à votre capacité de dirigeant politique. Ça vous énerve?

Ça me laisse indifférent. On m’a dit qu’avec mon caractère, je ne pourrais pas être bourgmestre de la Ville, je l’ai été. On a dit que le gouvernement ne tiendrait pas avec mon caractère et ma méthode de travail, il a tenu. Je travaille, je connais mes dossiers. Mais c’est vrai que je ne parle pas de tout sur tout. Je n’ai pas le monopole de l’annonce dans mon gouvernement. Ça change par rapport à ce qui se faisait avant avec quelqu’un qui annonçait pour tout le monde. J’ai dirigé le gouvernement et nous avons réalisé le programme de gouvernement que nous nous étions fixé. J’ai fait les réformes nécessaires de mon ressort. Du conseil d’Etat à l’aide à la presse en passant par le Service de renseignement, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, etc. Ça je l’ai fait mais je n’annonce pas tous les projets faits par les autres. Pour moi, c’est important que le ministre qui a porté son dossier puisse le présenter lui-même. Je suis un homme d’équipe, j’ai du respect et j’aime les gens, j’ai envie d’améliorer leur quotidien. C’est mon caractère. Si ça ne plaît pas aux uns ou aux autres, qu’ils ne votent pas pour moi. Je suis heureux de la manière dont je fonctionne.

L’année prochaine cela fera vingt ans que vous êtes entré à la Chambre. On peut dire sans mentir que la politique est votre profession. Cette professionnalisation est-elle une bonne chose?

J’ai eu la chance d’être élu très jeune mais j’ai voulu travailler à côté. Je n’ai pas voulu abandonner mon boulot, j’ai été avocat pendant une dizaine d’années et je ne le regrette pas du tout. Désormais, j’ai une incompatibilité mais le jour où j’ai été assermenté Premier ministre j’avais encore plaidé une affaire le matin. Tant que j’ai l’énergie, la motivation et que l’électeur pense que je peux être utile, je continuerai. Le jour où on en aura marre de moi, je ferai autre chose.

Comme quoi?

Mon principe, c’est vraiment Carpe Diem. Je vis au jour le jour et je ne me pose pas de question sur ce que je ferai dans cinq ou dix ans.

Bettel-Thorn: un destin politique commun?

Je n’en sais rien. C’est en tout cas quelqu’un qui m’a beaucoup impressionné. Il a su moderniser le pays à son époque. On était avocats tous les deux, tous les deux libéraux, pas ultralibéraux. Comme je le dis toujours, avec un portefeuille au centre-droit et un cœur à gauche.

Au soir des élections de 2013, le CSV n’avait pas votre numéro de téléphone. Claude Wiseler l’a-t-il aujourd’hui?

Oui et j’ai le sien. Mais j’ai aussi ceux d’Etienne Schneider et de Felix Braz…

Propos recueillis par Olivier Tasch

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