Jersey Girl /«Beast» de Michael Pearce

Misch Bervard / Décidément, les îles de la Manche ont actuellement le vent en poupe dans nos salles de cinéma, et ceci pas seulement en tant que paradis fiscaux. Si nous avions apprécié il y a quelques semaines (avec un plaisir quelque peu coupable) la romance historique The Guernsey Literary and Potato Peel Pie Society, c’est à la voisine Jersey que nous nous intéresserons aujourd’hui par le biais de Beast, le premier long-métrage du britannique Michael Pearce. Il y a encore cinq ans de cela, celui-ci survivait grâce à de petits boulots, alors que ses camarades de l’école de cinéma faisaient carrière à la télévision. Cinq ans, et même un peu plus, c’est ce qu’il lui a fallu pour mettre sur pied et tourner ce premier film, le présenter au Festival de Toronto et intégrer ainsi la nouvelle génération de cinéastes britanniques en vue, comme William Oldroy (Lady Macbeth, 2016) ou Francis Lee (God’s Own Country, 2017).

Beast est généralement présenté comme un thriller parce qu’au centre de son histoire il y a un serial killer qui enlève et tue des jeunes filles. L’histoire est même vaguement inspirée d’un pédophile qui sévissait à Jersey vers la fin des années 60 et qui servait encore de croque-mitaine pour effrayer les enfants de l’île à l’époque où Michael Pearce y a passé son enfance. Mais les amateurs de thrillers contemporains, avec des enquêteurs souvent aussi tordus que les pervers qu’ils chassent, dans des décors de préférence hipsters et urbains, n’en seront pas pour leurs frais. Le film commence banalement, avec un barbecue ringard organisé à l’occasion du 27e anniversaire de Moll, qui vit avec ses parents dans une cité pavillonnaire de Jersey. Il est d’emblée très clair que la jeune femme ne se sent nullement à l’aise dans ce cadre petit-bourgeois, étouffée entre un père sénile, une mère dominante, une sœur enceinte et un prétendant envahissant. Lorsqu’elle s’enfuit de la fête pour passer la nuit à danser dans une discothèque locale, on comprend qu’elle va tomber pour le mystérieux, voire inquiétant, Pascal, qui la sortira d’une mauvaise passe au petit matin sur une plage déserte.

L’histoire se développe alors comme celle de l’émancipation de la jeune femme. Le cadre de la société très fermée de l’île, avec ses clubs de golf, sa promiscuité, la peur de l’étranger et l’importance des qu’en-dira-t-on en tout genre, n’est pas sans rappeler celui de notre Grand-Duché, et notamment de Gutland, le film de Govinda Van Maele. Nous sommes donc de tout cœur avec Moll et cautionnons parfaitement l’acte de rébellion que constitue son attachement à Pascal Renouf, descendant déchu de la noblesse normande, jusqu’à ce que celui-ci devienne l’un des principaux suspects du meurtre d’au moins quatre adolescentes. Mais au fur et à mesure que le passé de Pascal est révélé, l’attirance de Moll envers celui-ci ne fait que se renforcer et d’autres secrets enfuis vont ressurgir et tout remettre en question.

A priori donc, la trame du scénario semble incliner de plus en plus vers celle d’un thriller psychologique classique, avec son contingent de fausses pistes et l’espoir d’un dénouement spectaculaire et inattendu. Mais ce n’est certainement pas là l’intention de Pearce, qui s’intéresse de plus en plus à la seule psychologie ambiguë de son personnage Moll et dans la foulée entraîne son spectateur vers des émotions tout aussi ambiguës, s’attardant surtout sur les questionnements sur l’origine et la nature du «mal». Nous ne révélerons d’ailleurs pas ici un grand secret en écrivant que le réalisateur ne nous livre pas de réponses faciles ni définitives à ces questions.

Voilà pourquoi certains spectateurs pourraient ne pas se satisfaire de la fin du film, et nous sommes les premiers à reconnaître que Beast est loin de l’œuvre parfaite. Le personnage de Pascal (Johnny Flynn) est clairement sous-développé, mais celui de Moll (Jessie Buckley) en est d’autant plus intéressant et dense. Nous espérons d’ailleurs avoir l’occasion de retrouver cette formidable actrice, actuellement plutôt active sur scène et dans des productions télévisuelles, dans d’autres films de cinéma. Tout comme nous avons hâte de voir le talent de cinéaste de Michael Pearce se confirmer et se préciser lors de prochains films.