«Je suis resté rêveur» / Xavier Bettel: ni remords ni regrets politiques

Propos recueillis par Thierry Nelissen
Que faisiez-vous il y a vingt ans?

Xavier Bettel: En 97, j’étais étudiant, j’avais 24 ans, je pense que j’étais en Erasmus à Thessalonique. C’était vraiment sympa. Je suis parti six mois dans l’inconnu, moi qui n’étais jamais allé en Grèce. Le fait de couper le cordon avec la maison, et de vouloir étudier des matières un peu exotiques marquait une vraie rupture. Cela m’a appris à mieux connaître l’Europe… en découvrant en même temps ce que signifiait ne pas être en Europe. Car le week-end, j’allais en voiture en Turquie, en Bulgarie, en Macédoine… Je trouvais des frontières fermées, il fallait payer pour «désinfecter» le véhicule. Un moyen pour eux d’avoir des devises. En Turquie, il y avait des militaires tous les trois mètres.

A ceux qui parlent aujourd’hui de fermer les frontières, que leur dites-vous?

On fête les 150 ans du Traité de Londres, de l’indépendance du Luxembourg, du démantèlement de la forteresse. Ce que le Luxembourg est devenu aujourd’hui est bien une preuve de l’intérêt de toujours s’ouvrir vers l’extérieur.

Quelle était votre vision du Luxembourg il y a vingt ans?

Je me posais moins de questions. J’étais étudiant. Le Luxembourg était déjà ce mélange qu’il est resté: un pays où il y avait une qualité de vie enviée par beaucoup d’autres. Le brassage de nationalités et de cultures en faisait déjà la richesse.

Quelle était votre vision du futur?

A 24 ans, on ne se pose pas de questions fondamentales. J’étais engagé politiquement, mais moins qu’aujourd’hui. Je réagissais quand un sujet me concernait. Mais ma grande question n’était pas de savoir ce que serait le Luxembourg en 2017. Je m’interrogeais sur les jobs des jeunes, sur l’Université, qui n’existait pas encore. J’étais partisan d’une université, mais avec l’obligation pour l’étudiant d’accomplir une partie de son cursus à l’étranger.

Quel était votre plan de carrière il y a vingt ans?

J’ai toujours voulu être diplomate ou avocat… ou faire de la politique. C’est un choix que j’avais déjà marqué, par écrit, quand j’avais à peine 9 ou 10 ans. J’ai déjà exercé deux de ces professions sur trois. Et même plus, puisque mes Conseils européens, c’est de la diplomatie. Depuis ma première élection, en 1999, j’ai la chance d’avoir toujours fait de mes passions mes professions.

Quelle était votre vision de Jean-Claude Juncker il y a vingt ans?

(long silence)… Il y a vingt ans, j’avais plus vécu sous Santer que sous Juncker. Jean-Claude Juncker n’en était qu’à ses débuts. Sans en avoir un souvenir précis, j’ai l’image d’un homme qui avait des convictions, un Européen convaincu, qui voulait faire avancer l’Europe.

Et entre l’image et la réalité?

A l’époque, je ne le connaissais pas. Aujourd’hui, c’est un collègue de travail. On est ensemble à Bruxelles, on s’appelle, on a des échanges qui n’existaient pas auparavant. Il a ses opinions. Il les défend. Et il défend surtout des valeurs que je partage avec lui: des valeurs de tolérance, d’ouverture, de respect.

Jean-Claude n’est pas quelqu’un qui a des préjugés. Par exemple, il m’a parlé très tôt d’homosexualité. De mon homosexualité, bien sûr… Il a tout de suite été très ouvert, et m’a dit, quand j’étais jeune parlementaire: «Il faut qu’on fasse quelque chose pour ça, il faut légiférer ensemble.» Il est fondamentalement humain. C’est une facette que je ne connaissais pas il y a vingt ans.

Quel est pour vous l’événement le plus marquant de ces vingt dernières années?

Personnellement, il y en a deux. Le choc de la mort de mon père en 1999. Et le bonheur de mon mariage, en 2015. Professionnellement, c’est ma première élection, en 1999, que je retiens. On n’oublie jamais la première fois qu’on est élu. Et ça s’est plutôt bien passé, sinon je ne serais pas là. J’ai fait ce que je pouvais, avec les moyens que j’avais. C’est toujours ça, mon moteur politique: l’engagement.

Après, il y a eu bien sûr l’assermentation comme maire de Luxembourg en 2011 et l’accession au poste de Premier ministre en 2013. Je ne peux pas établir de hiérarchie entre ces trois mandats ou postes. A chaque fois, la mission était importante.

Votre plus grosse erreur de ces vingt dernières années?

Ne pas avoir passé assez de temps avec mon père. Avec lui, comme avec les autres membres de ma famille, j’ai pensé qu’on pourrait se voir plus tard, que mes occupations justifiaient le fait que je ne leur consacre pas assez de temps. C’était une erreur, que je ne veux plus faire.

Aujourd’hui, je prends du temps pour les amis et les gens que j’aime. C’est toujours «le boulot d’abord», mais il faut aménager du temps pour autre chose. D’ailleurs, est-ce que j’aurai toujours des amis le jour où je n’aurai plus de boulot? Les amis que j’ai connus avant le boulot, je n’ai pas envie de les perdre à cause du boulot. (…)

(…) Votre plus grand succès de ces vingt ans?

Plutôt les chiffres qui caractérisent l’action de la coalition. On a réussi à faire baisser le chômage, à avoir une économie qui marche. Pour moi, la politique c’est ça! Quand je suis devenu Premier ministre, j’était à près de 90% d’opinions favorables. Et je savais que j’allais chuter.

Quand je regarde les indicateurs économiques, quand je constate que les mesures qui m’ont fait chuter dans les sondages portent leurs fruits, je me dis que c’était bien de les prendre. Je ne les regrette pas.

Les sondages vous touchent-ils tellement?

Ils peuvent plomber le moral ou être motivants… mais ce n’est pas ma motivation, sinon j’aurais tout arrêté depuis plusieurs mois. Quand quelqu’un m’écrit qu’il a trouvé un job ou un toit, c’est ça qui me touche.

Le référendum, ce fut une défaite cuisante?

Si je disais que ça a été une réussite, je serais un menteur. Mais c’est une expérience que je ne regrette pas. Il était important de trancher des questions ouvertes depuis longtemps. Au moins on a eu une réponse claire. Et c’est là que les sondages ont commencé à chuter… Mais je ne regrette rien.

Y a-t-il un idéal que vous aviez il y a vingt ans, auquel vous avez renoncé, par pragmatisme ou par la force des choses?

Il m’arrive encore régulièrement aujourd’hui d’être un peu rêveur sur certains dossiers. Que ce soit sur ce qui se passe en Ukraine, en Palestine, en Israël…

Quand je rencontre Poutine ou Porochenko, Netanyahou ou Abbas, je vois des voisins qui ne se parlent pas.

Pourquoi ne pas se mettre autour d’une table et essayer de trouver une solution? Mais je me rends compte que c’est beaucoup plus compliqué que ce que j’idéalise.

N’est-ce pas une naïveté à la Trump?

Non, c’est simplement le fait que les désaccords sont profonds. Mon caractère fait que je suis quelqu’un d’ouvert, de jovial, et quand j’ai quelque chose à dire, je le dis.

Quand j’ai rencontré Poutine, on devait se parler quarante-cinq minutes, et ça a duré trois heures et demie. J’ai une expression assez franche. Je crois en l’être humain. Mais j’ai des déceptions.

Comment peut-on devenir terroriste? Intolérant? J’ai du mal à croire qu’on naît méchant. J’essaie toujours de trouver un bon fond chez tout le monde, même si, parfois, je cherche plus longtemps. Mais je trouve! Je n’arrive pourtant pas à comprendre comment on peut souhaiter le mal de l’autre. Et pourtant, j’étais avocat pénaliste…
Le renversement du CSV fut-il l’événement politique majeur de ces vingt dernières années?

Il ne faut pas faire un événement de l’éviction de l’un ou l’autre. Ce qui est important, c’est de mener une autre politique. Et quand j’entendais dernièrement le CSV prétendre que le gouvernement devait faire marche arrière dans sa politique familiale, cela m’a inquiété. En 2017, on doit mener une politique qui dit que la place de la femme n’est pas derrière les fourneaux et qu’elle doit pouvoir choisir de travailler ou non. Quand j’entends nos adversaires dire que les crèches gratuites, ce n’est pas bien, qu’on n’en a pas besoin… j’ai du mal à comprendre. Le but n’était pas de faire une coalition contre le CSV, coûte que coûte, mais simplement de faire avancer certains dossiers.

Des regrets sur l’exercice gouvernemental?

Aucun. Je suis très content de notre manière de travailler, en équipe. Je suis le capitaine, mais pas celui qui écrase.

Comment est-on capitaine d’un Jean Asselborn, par exemple?

Jean dit certaines choses qu’il pense et que beaucoup de gens pensent. Il faut simplement savoir quand il parle à titre privé ou au nom du gouvernement. C’est un homme de convictions, il les défend. Ne comptez pas sur moi pour lui demander d’applaudir les comportements de pays qui mettent sur la sellette l’avenir de l’Europe et de ses valeurs.

Entre l’Europe d’il y a vingt ans et celle d’aujourd’hui, ressentez-vous nostalgie ou déception?

Non. L’Europe n’est plus la même. Tant de choses se sont passées en vingt ans! Elle a grandi. Elle a changé. Rien que la création de l’euro, quel événement! Elle perd un membre, oui. Mais il faut arrêter de dire qu’on est trop nombreux. On a réussi à abattre un mur qui séparait le continent en deux. Je concède qu’un élargissement supplémentaire ne serait sans doute pas opportun trop rapidement.

On refait des murs, pourtant. A la frontière hongroise par exemple.

C’est une décision des Hongrois par rapport à la situation des réfugiés que eux pensent vivre. Moi, je condamne l’érection de murs; l’Europe a justement été faite pour les supprimer. Nous avons juste besoin de frontières communes sécurisées.

De l’intérieur du Conseil, à Bruxelles ou ailleurs, ressent-on l’Europe différemment?

Ce qui est important au Conseil… c’est de se garder de croire que l’Europe, c’est le Conseil. L’Europe, c’est celle des citoyens pour les citoyens. Si nous pensons que quelque chose est bon, ce n’est pas nécessairement l’avis des gens à l’extérieur. Il est important d’être à l’écoute. Quand nous avons eu la présidence de l’Europe, nous avons fait des réunions avec les syndicats, avec le patronat… On n’a pas la science infuse au Conseil.

Votre premier souvenir du Jeudi?

Danièle Fonck. Je me souviens d’elle présentant Le Jeudi. Ne me demandez pas pourquoi mais, pour moi, sa personnalité et votre hebdomadaire sont toujours restés indissociables.

Que lisez-vous dans Le Jeudi?

J’apprécie les chroniques de Pierre Dillenburg, mais j’aime tous les chroniqueurs, de Jean Portante à Claude Frisoni. Et j’ai une affection particulière pour le Miroir de la Semaine.

Dans vingt ans, le Jeudi et la presse papier existeront-ils encore?

Je n’en sais rien. Je ne vous lis déjà plus sur papier, je vous lis sur internet, sur mon Ipad. Je fais partie de cette génération qui s’est affranchie de l’imprimé.

Que ferez-vous dans vingt ans?

Je ne me pose pas la question. Je suis vraiment «carpe diem». Je veux profiter du moment présent car je ne sais pas de quoi demain sera fait. Mon père a toujours dit à ma mère qu’il ferait beaucoup de choses après sa retraite. Elle a duré dix ou quinze jours et il est mort. Moi je vis au jour le jour et je profite du moment. Dans vingt ans, j’espère juste être heureux et en bonne santé.

Comment aimeriez-vous qu’on se souvienne de votre passage au poste de Premier ministre dans vingt ans?

Ce n’est pas à moi de le dire. J’espère que les gens sauront apprécier nos résultats plus rapidement que cela. Sinon, que dans vingt ans ils disent au moins: «Au fond, il n’était pas si mal que ça.» Mieux vaut tard que jamais.