Jalousies /«Numéro une» de T. Marshall et «Jalouse» des Foenkinos

Misch Bervard / Si, une fois de plus, nous évoquons dans cette page deux films, ce n’est pas parce qu’ils sont des chefs-d’œuvre et qu’il ne faut en rater aucun, mais parce ni l’un ni l’autre n’ont réussi à nous convaincre complètement, alors qu’ils avaient tous deux des points de départ prometteurs et des ingrédients de qualité. Ces films sont des portraits de femmes, et offrent à leurs actrices principales des rôles originaux dans lesquels elles peuvent donner le meilleur d’elles-mêmes. L’un est réalisé par une femme (Tonie Marshall), l’autre par deux hommes (les frères Foenkinos).

Dans Numéro une, la protagoniste est une ingénieure reconnue qui occupe une fonction importante dans une entreprise d’énergie, et à laquelle un lobby féministe propose de soutenir sa candidature au poste de PDG d’une grande entreprise cotée en bourse. Elle serait la première femme dans une telle position, et c’est clair que c’est contre des hommes qu’elle va devoir se battre, parce que ceux-ci dominent clairement le milieu.

Bien que Tonie Marshall construise son film comme un thriller, celui-ci reste néanmoins très convaincant dans sa description sociale du milieu haut de gamme des affaires, et fonctionne en plus comme une parabole sur le pouvoir et l’attrait qu’il exerce. Emmanuelle Devos réussit à composer un personnage crédible et ambivalent, et en majeure partie les rôles masculins qui l’entourent (Richard Berry, Benjamin Biolay…) évitent eux aussi les clichés qui auraient pu faire de ce film une énième success-story convenue. Des flashbacks dans l’enfance d’Emmanuelle ainsi que sa vie privée actuelle (le père et le mari), sont sans doute les aspects les moins réussis du scénario et du film. D’autres détails récurrents comme sa relation avec les Chinois paraissent un peu trop appuyés.

S’il est intéressant de voir comment Emmanuelle s’approprie et transcende au cours du film les armes de ses adversaires masculins, il est un peu dommage qu’à la fin, les scénaristes (conseillées par la journaliste Raphaëlle Bacqué) n’aient pas trouvé de meilleure solution que de la faire utiliser les mêmes procédés (en version light et plus honnêtes) contre ces méchants messieu.

Nathalie Pêcheux, le personnage principal de Jalouse, est elle aussi une femme d’apparence indépendante. Mais contrairement à Emmanuelle, elle a choisi, après des études brillantes, d’intégrer l’enseignement dans un lycée préparatoire. Au début du film, nous la retrouvons récemment divorcée, et dès les premières scènes, elle fait rire la salle de cinéma dans des situations diverses qui ont cependant toutes un lien avec sa jalousie compulsive. Peu à peu, les rires deviennent de plus en plus jaunes, au fur et à mesure que l’on se rend forcément compte qu’à cause de cette jalousie, Nathalie fait méchamment mal à son entourage. A son ex-mari d’abord, à sa fille de 18 ans, à ses ami(e)s et collègues de travail, et finalement à elle-même, puisqu’ à aucun moment elle ne saura profiter personnellement de ces méchancetés qui vont s’amplifiant jusqu’à un point de non-retour.

Nous irons même jusqu’à avancer que ce film, qu’on nous a vendu comme une comédie, n’en est pas une. Et c’est sans doute cela qui fait qu’on s’intéresse et s’attache à cette femme qui semble tout faire pour qu’on la déteste. Karin Viard réussit à jouer un monstre méchant, dans lequel le spectateur ne cessera cependant de reconnaître la femme dépressive qu’est devenue Nathalie, autrefois si intelligente et tendre.

Comme nous l’avons dit, à un moment du film, la méchanceté de la protagoniste culmine dans un incident tragique. Ce qui lui restait de vie sociale tombe en ruine, et c’est à ce moment-là que les règles classiques d’un scénario feraient qu’elle devrait se prendre en main pour essayer de sortir de la crise. Mais, en réalité, les dépressions ne suivent guère de telles règles, et si Nathalie semble bien faire quelques efforts ou concessions plus ou moins sincères, force est de constater qu’à la fin du film, elle est loin d’être guérie. Ce qui tend d’un côté à frustrer le spectateur, mais de l’autre à élever le film des frères Foenkinos au-dessus du lot des dramatiques comédies habituelles et de leurs happy-ends indigestes.