Intrigues de palais /«The Favourite» de Yórgos Lánthimos

Misch Bervard / L’origine du dernier film de Yórgos Lánthimos remonte au siècle dernier, quand l’historienne Deborah Davis écrit en 1998 le premier jet d’un scénario, alors intitulé The Balance of Power. Pour cela, elle rassemble et étudie les correspondances de la reine Anne d’Angleterre, de Sarah Churchill, duchesse de Marlborough, et de sa cousine Abigail Masham – mais aussi la biographie du duc de Marlborough, écrite par Winston Churchill, qui décrit le triangle relationnel de ces trois femmes. Based on a True Story donc, mais pour une fois la promo du film ne repose aucunement sur ce fait. A l’époque, le scénario de Davis peine à trouver des financiers, le manque de représentation masculine et le contenu à caractère lesbien étant jugés trop risqués! En 2009, le producteur Ed Guiney approche Yórgos Lánthimos avec le projet, au moment où son film Dogtooth est nominé comme meilleur film étranger aux Oscars. Le réalisateur est immédiatement attiré par cette histoire, située dans l’intimité de trois femmes qui avaient un pouvoir affectant la vie de millions de gens. Entre-temps, il y a eu #MeToo, le réalisateur grec a aussi connu un grand succès international avec ses films en anglais, The Lobster en 2015 et The Killing of a Sacred Deer en 2017. Il présente sa dernière œuvre lors de la Mostra de Venise en 2018, où The Favourite remporte le Grand Prix du Jury, ainsi que la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour Olivia Colman dans le rôle de la reine Anne d’Angleterre. Rappelons qu’il y a un peu plus d’une semaine, cette même performance a été récompensée par un Golden Globe.

Une source d’inspiration pour ce personnage de reine haut en couleur aurait pu être aussi le portrait dressé Victor Hugo dans L’Homme qui rit: «Elle était gaie, bienveillante, auguste, à peu près. Aucune de ses qualités n’atteignait à la vertu, aucune de ses imperfections n’atteignait au mal. Son embonpoint était bouffi, sa malice était épaisse, sa bonté était bête. Elle était tenace et molle. Epouse, elle était infidèle et fidèle, ayant des favoris auxquels elle livrait son cœur, et un consort auquel elle gardait son lit.»

Dans le film de Lánthimos, le consort d’Anne est décédé, tout comme ses dix-sept enfants qu’elle remplace par des lapins. On notera que la reine n’est d’ailleurs pas le personnage principal du film, ce sont plutôt ses deux favorites qui lui ont valu son titre: d’un côté, Sarah Churchill (Rachel Weisz), confidente, conseillère et amante secrète, qui est la vraie régente du pays à travers l’influence qu’elle a sur la souveraine. De l’autre, il y a Abigail Hill (Emma Stone), une cousine appauvrie de Sarah, qui commence à travailler comme aide-cuisinière à la cour et qui profite de toutes les opportunités pour gagner les faveurs de la reine, jusqu’à être nommée première dame de chambre et devenir la nouvelle «favourite».

Les deux jeunes femmes vont constamment faire balancer d’un côté ou de l’autre le triangle relationnel avec la souveraine, et par conséquent aussi le pouvoir politique. Les deux partagent aussi le lit royal, mais on sait gré au réalisateur de ne pas vouloir gratuitement choquer par des scènes lesbiennes, ni de les utiliser à des fins d’humour facile. L’inclinaison sexuelle des protagonistes n’est décidément pas un sujet pour lui, mais une simple caractéristique parmi d’autres de ses personnages.

Si le précédent film de Lánthimos, The Killing of a Sacred Deer, était construit comme un film d’horreur sans vraiment en être un, The Favourite est effectivement une comédie, sans trop en avoir l’air. On rit beaucoup de certaines séquences, comme de celle de la course de canards, mais c’est surtout des dialogues précis et incisifs que naît le comique, le rire quasi shakespearien.

Visuellement, le réalisateur travaille, comme à son habitude, avec un éclairage naturel, ce qui donne de très belles ambiances à la chandelle à l’intérieur du palais la nuit (mais qui souffrent quelque peu de la pixélisation à la projection digitale). En outre, quasiment tout le film est tourné avec de très courtes focales, voire des optiques fisheye, ce qui a pour effet intéressant de montrer de petits personnages souvent perdus dans des décors imposants que l’on voit du sol au plafond.

En fin de compte, The Favourite est sans doute le film le plus accessible à un grand public de Yórgos Lánthimos, mais il reste assez décalé et étrange pour ne pas décevoir ses fans.