«Au-dessus des intérêts partisans» Entretien électoral: Claude Wiseler

La tête de liste des chrétiens-sociaux joue gros dans le scrutin du 14 octobre, il doit assumer la succession de Jean-Claude Juncker comme numéro un du parti et surtout reconquérir le pouvoir.

Le référendum de 2015 n’a pas consacré le droit de vote des étrangers, reste toutefois une population de 48% de non-Luxembourgeois. Quel message leur adressez-vous?

Claude Wiseler: J’étais contre ce référendum parce qu’il a créé une discussion clivante. Mais je suis satisfait que ma proposition de loi sur la nationalité, que j’avais faite avant le référendum, ait été reprise par Felix Braz
(ndlr: le ministre de la Justice), adaptée à sa sauce – c’est le jeu politique compréhensible et acceptable. Il a eu l’intelligence de nous mettre à sa
table pour trouver un accord commun parce cette question des 48-52, on ne peut pas simplement s’en détourner. Il fallait donc simplifier la loi sur la nationalité pour que plus de gens aient accès au droit de vote aux législatives.

Presque plus personne n’en parle, mais ce fut une petite révolution d’introduire le droit du sol qui aura un effet à long terme. Beaucoup de jeunes étrangers nés ici deviendront Luxembourgeois à 18 ans, sans discussion, simplement, sans démarche ou procédure.

Le principe du droit de vote reste lié à la nationalité mais l’accès à la nationalité pour ceux qui la souhaitent est simplifié et accéléré.

N’en demeure pas moins ce nombre important d’étrangers et les débats que cela suscite sur leur participation ou sur l’identité luxembourgeoise…

Je ne veux pas faire de l’identité un sujet de la campagne électorale. J’ai mon avis sur l’identité luxembourgeoise, qui passe par la langue luxembourgeoise, le multilinguisme, par notre façon de vivre que nous voulons conserver qui doit être respectée par ceux que nous accueillons ouvertement et très volontiers. Mais je refuse de jouer avec ça électoralement, c’est une question de cohésion sociale, un jeu dangereux. J’essaye de l’éviter mais je ne sais pas si j’y arriverai.

Je note par ailleurs qu’il existe un niveau élevé de participation et de décision pour les étrangers. Au niveau des élections communales qui sont même ouvertes aux étrangers de pays tiers ou encore aux élections sociales auxquelles peuvent participer les frontaliers.

Il faut néanmoins revoir le fonctionnement du Conseil national pour étrangers, instrument précieux mais largement méconnu auprès des non-Luxembourgeois qu’il est pourtant censé représenter. Il faut renforcer son rôle, modifier sa composition et il doit être reconnu comme un organe représentatif par les étrangers.

Ce 15 septembre, on vous a vu très ému lors du congrès de votre parti, pourquoi?

J’aspire à de grandes responsabilités. Mais ce n’est pas toujours une évidence de se confronter à cette confiance – parfois même aveugle – que ceux qui me soutiennent et les militants placent en moi. En tant qu’homme politique, la plus grande pression ne vient pas de mes concurrents, mais elle vient des gens. C’est une pression positive mais qui ne me laisse pas indifférent. Les gens viennent me voir, me demandent de l’aide parce qu’ils ne s’en sortent pas avec eux-mêmes, avec leur vie, avec leurs enfants ou n’arrivent pas à joindre les deux bouts, ne se sentent plus bien dans la société, ne comprennent plus le monde… Ces gens que je rencontre placent leur espoir en moi. C’est une grande émotion, une grande responsabilité.

Est-ce que prendre la succession de Jean-Claude Juncker comme numéro un du CSV vous met une pression supplémentaire? Il ne faut vraiment pas se rater…

Je parlerais d’une pression positive qui me motive à aller plus loin. Ça me touche et j’adore ça. Succéder à Jean-Claude Juncker ça m’honore. Au-delà de ça, lorsqu’on aspire à devenir Premier ministre, c’est une grande responsabilité et, a fortiori, il ne faut pas se rater.

Les cinq années d’opposition que je viens de vivre m’ont permis de me préparer, de me demander ce que je veux vraiment, de développer mes idées, de les stabiliser, de les contrôler, de regarder au-delà de l’horizon. Ce n’est pas aussi évident lorsqu’on est dans un gouvernement avec une pression de l’actualité qui est beaucoup plus importante que sur les bancs de l’opposition. Je ne sais ce qu’il adviendra après le 14 octobre, mais les cinq dernières années m’ont été précieuses. Et si les élections ne donnent rien, cette période demeurera tout aussi précieuse.

Dans vos rangs, on reproche à Xavier Bettel sa posture de Premier ministre. Pour vous un homme d’Etat, c’est quoi?

Etre un animateur d’équipe c’est un élément. Il faut avoir un objectif commun – pas trois – et organiser un gouvernement autour de celui-ci. Et en cas de difficulté, il faut trancher et fédérer l’équipe autour de cette décision. Un homme d’Etat doit se placer au-dessus des intérêts partisans et mettre ceux du pays en première ligne. Un homme d’Etat ne fait pas de politique politicienne, et dans une campagne électorale, ce n’est pas toujours évident.

Après le référendum de 2015, j’aurais très bien pu jeter de l’huile sur le feu. La réaction responsable fut de prendre la main tendue par le gouvernement sur la réforme de la nationalité, dans l’intérêt du pays. Dans une optique électoraliste j’aurais fait autrement mais pour la cohésion du pays ce fut la bonne décision et je ne la regrette pas.

Par ailleurs, il faut savoir reconnaître, lorsqu’on est dans l’opposition, les mérites du gouvernement.

Vous mettez en avant le pragmatisme plutôt que l’idéologie. Le CSV reste néanmoins un parti conservateur…

Le CSV n’est pas un parti conservateur mais un parti du centre. Dans notre parti, nous avons sans conteste une aile citoyenne plus conservatrice mais nous avons aussi un courant syndical et social. Nous sommes un parti populaire dans la mesure où nous cherchons l’équilibre entre ces courants et nous voulons faire une politique acceptable par une grande partie de la société.

Dépeindre une coalition gouvernementale de centre-gauche d’un côté et de l’autre une droite conservatrice avec le CSV et l’ADR est une erreur.

Le monde change tous les jours et il faut faire des adaptations qui soient acceptables et accompagnées par la population. Notre politique se veut rassembleuse, il n’est pas question d’imposer les choses notamment sur les questions sociétales. Et je souligne que notre politique sociétale ne peut être dépeinte comme conservatrice, nous avons par exemple accompagné le mariage pour tous.

Quel est le meilleur remède face à la montée des extrêmes?

Au Luxembourg, nous connaissons peu de problèmes de xénophobie et de racisme. Je suis fier que nous ayons fait depuis vingt-cinq ans une politique d’immigration et d’intégration qui a porté ses fruits. Il faut continuer ainsi, maintenir cette cohésion sociale et ce climat d’ouverture. Mais cela passe aussi par une politique cohérente au niveau du logement, de la mobilité. Il ne s’agit pas de jeter la pierre à qui que ce soit mais nous devons aussi régler, ou du moins gérer, ces problèmes pour éviter la montée du populisme. Si les citoyens pensent que la politique classique n’apporte pas de solution alors ils sont tentés de se tourner vers les extrêmes. Le meilleur garde-fou contre l’extrémisme c’est d’apporter des solutions aux problèmes des gens.

Il ne faut pas non plus se bloquer soi-même. On le voit, par exemple en France, avec le va-et-vient entre droite et gauche, où les uns démantèlent la politique des autres et vice versa.

C’est le jeu démocratique de l’alternance…

Oui mais ce que j’apprécie au Luxembourg, c’est que le jeu démocratique de l’alternance droite/gauche n’existe pas. Nous avons un système de coalition où tous les partis sont dans le jeu démocratique. C’est précisément pour cela que je m’oppose mordicus à l’idée de vouloir mettre d’un côté la coalition actuelle et de l’autre le CSV et l’ADR. Ce serait une manière de faire de la politique qui historiquement et à long terme serait extrêmement nuisible. Diviser le pays en deux blocs, ce n’est ni notre tradition, ni notre histoire; ce n’est pas acceptable. Je souhaite une surface démocratique dont le spectre se situe entre la droite et la gauche mais pas dans les extrêmes. La conséquence est que l’on ne détruit pas les politiques de ceux qui étaient là précédemment comme ça peut être le cas à l’étranger.

Ma vision politique n’est pas celle d’une politique de blocs, il s’agit de ne pas détruire ce qui a été fait. Il y a un héritage du gouvernement précédent et il faut construire là-dessus sans tout casser. Il faut faire des modifications. Dans la politique familiale, par exemple, nous ferons ces modifications là où sont apparues des injustices mais nous ne supprimerons pas tout.

Propos recueillis par Olivier Tasch

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