Inquiétude / Prose du reel

Matin mi-janvier, il fait si doux dehors que les oiseaux qui sont restés dans la ville se jettent déjà dans l’avènement du printemps et crient à en fendre la grisaille naturelle. La grisaille opportune de saison. Rien de grave vraisemblablement, juste un petit lapsus climatique.

Une lecture d’un journal largement diffusé m’a appris récemment un nouveau terme: climatosceptique. Mot que les dictionnaires ne connaissent pas encore (d’ailleurs, mon ordinateur le souligne en rouge, il y aurait donc faute?), mais mot qui déjà se conjugue aussi au pluriel.

Deux éminents présidents, de deux pays très étendus aux vastes paysages, sont climatosceptiques, celui, bouffi et mal coiffé, des Etats-Unis, et celui, mal poignardé, du Brésil. Au Brésil, il y a cinq ans, a été mise en scène la coupe du monde de football. Faute d’avoir assez de stades pour accueillir tout le spectacle, des routes ont été coupées dans la forêt vierge, des stades y ont été construits avec, à côté, le nécessaire de complexes hôteliers et terminus de bus.

Ces stades et terminus sont vides maintenant. Une des propositions de rentabilisation des stades déjà croupissants et dans lesquels des colibris volent déjà, était de les transformer en prisons. Faute de moyens économiques et puisque l’humus, la chlorophylle, l’humidité et la fécondité fauve ont déjà repris le dessus, ces bagnes planifiés n’incarcéreront donc vraisemblablement pas la frange de la population incriminée de pauvreté et de misère. Et les chauve-souris aussi y volent déjà, autour des stades, quand le soleil décline sur l’arrière invisible des feuilles des arbres.

En 1992 j’étais adolescent. L’Occident et les gouvernements d’Amérique Latine s’apprêtaient à célébrer les cinq cents ans de la découverte des Amériques par Christophe Colomb, un obscur trafiquant autoritaire. Mais, en 1992, il y a eu un très grand mouvement, porté par la plupart des nations autochtones des Amériques, qui a réhabilité les victimes des génocides commis à l’encontre des Amérindiens en proclamant cinq cents ans de résistance indigène. Mouvement avec un retentissement tel que des droits comme ceux à la terre et à l’autonomie culturelle ont parfois été gagnés.

Quelques vingt années plus tard, le climatosceptique brésilien jure que les habitants historiques et légitimes des forêts vierges, qui vivent de connaissances ancestrales inestimables, vont être transformés en bons citoyens de la nation et que leurs terres, qui contiennent la biodiversité la plus importante du monde, seront à la merci d’une industrie qui, c’est connu, ne s’embarrasse pas de scrupules.

«Nous avons la poudre» dit un colonialiste espagnol dans le film Mission de Roland Joffé, film qui dépeint le commencement de l’extermination des peuples d’Amazonie. Le nouvel avenir: le déplacement forcé, les ravages de l’assimilation, la déforestation impitoyable, les mercenaires, les bulldozers, les pipelines, l’intoxication du sol, l’extinction des espèces; le vieux chant de l’exploitation et de la mort.

Tom Nisse