Indignation sélective /Dans le même bateau…

Danièle Fonck / Est-il normal que dans nos pays si bien dotés en biens de consommation inutiles, des sans-abri meurent de froid? Qu’en Italie et en France, des milliers d’appartements aux volets baissés soient autant de résidences secondaires fantômes, alors qu’errent dans les rues et se cachent dans les venelles des mineurs ayant fui la misère d’une Afrique en souffrance de démocratie et de bien-être?

Bien sûr, tout un chacun consentira à dire que «c’est effroyable». Mais jamais ne lit-on de véritable projet de remède structuré et défini dans le temps dans un programme politique ou un accord de coalition. Une question de «peau et de chemise» sans doute, la première étant évidemment plus chère à nos cœurs que la seconde…

Il est vrai que nos propres listes de doléances sont grandes et qu’il existe bien des insuffisances dans bien des domaines. Du public comme du privé. Ce qui n’est toutefois pas une raison pour gémir avec constance et revendiquer sans nuances. Puisque tel est pourtant le cas, interrogeons-nous sur le pourquoi.

Il doit bien y avoir une raison à la poussée de l’individualisme, du chacun pour soi et des changements de paradigme. La même raison que celle qui a poussé les Américains à voter Trump ou pourrait pousser les Italiens à favoriser le clan Berlusconi, la droite et l’extrême droite: haïr, bannir, interdire, opprimer, abaisser.

La mocheté intellectuelle plutôt que la beauté? La puissance aux brutes plutôt que le pouvoir à la raison?

Le fait est que la bêtise ne souffre pas la contradiction. Il faut en déduire que la sagesse se fera de plus en plus rare. Et, de facto, notre univers de plus en plus dangereux.

La guerre en Syrie nous indigne. Ce sont les grandes démocraties et les grandes puissances qui ont permis l’ascension vers la cruauté extrême du boucher de Damas. Les mêmes qui, pour se débarrasser d’un dictateur désobéissant, ont auparavant laissé tomber l’Irak. Ceux qui fricotent avec le régime des ayatollahs, car, en fin de compte, l’Iran est toujours entre leurs mains.

Quid du Yémen, du Soudan, de l’Arabie saoudite, des douteux Emirats avec leurs tours à shopping? Quid de la corruption en Afrique, de ces fraudes et autres abus d’un nouveau genre (dépôts toxiques, quotas écologiques échangés, etc.)?

L’indignation est sélective au même titre que le sont les sanctions. La guerre – à vrai dire les guerres puisqu’elles sont plus nombreuses et plus variées que jamais – perdurera jusqu’au jour où le conflit bipolaire deviendra multipolaire et évoluera vers une guerre
totale. Ce jour-là, plus besoin de revendiquer l’exception pour soi-même. Tout le monde sera dans le même bateau et ceux qui hochent la tête aujourd’hui pourront cesser de parler de «virtuel» et de prédictions de marc de café.