«Il nous faudrait un Jacques Delors de la Grande Région»

Propos recueillis par Michel Petit /Le Lorrain Roger Cayzelle, médaille d’or du Mérite européen

L’Europe reconnaît le mérite de Roger Cayzelle, président du Conseil économique, social et environnemental de Lorraine. Président aussi de l’Institut de la Grande Région.

Roger Cayzelle, 67 ans, né à Mayence de père français et de mère allemande, vient de célébrer comme il se doit le vingtième anniversaire du Sommet de la Grande Région.

C’était à Marche (Province de Luxembourg), en Belgique. S’il en connaît un bout sur l’Europe, il est plus encore un Monsieur Grande Région, le regard résolument tourné vers les frontières, dont celle avec le Luxembourg.

Avant de diriger l’Institut de la Grande Région (IGR), il fut instituteur, travailla à Djibouti et mena une carrière syndicale, à la CFDT où il siégea au bureau national. Au sein de la Grande Région, il reste un artisan d’un rapprochement entre la Lorraine et le Luxembourg, ce qui ne fait pas toujours sauter de joie ses compatriotes.

Sans vouloir égratigner votre modestie, qu’est-ce qui a poussé la Fondation du Mérite européen, présidée par Jacques Santer, à vous décerner cette haute distinction?
Roger Cayzelle: «C’est un peu comme pour la Légion d’honneur (ndlr: dont il a été fait chevalier ainsi que, au Luxembourg, officier de l’Ordre du mérite), quelqu’un vous propose. Forcément, avec toutes mes activités, je suis un peu repéré pour me consacrer inlassablement à jeter des ponts, notamment avec le Luxembourg dont j’écris qu’il est une chance pour la Lorraine.

D’ailleurs, nous travaillons à nouveau sur cette question avec l’IGR. Nous rencontrons les décideurs du Luxembourg, dont des ministres. Par exemple, François Bausch nous a fait savoir qu’il y aura une harmonisation pour l’amélioration de l’ auroroute A3 – A31.

Par ces réunions, nous créons un climat favorable. C’est important. Quoi qu’il en soit, dans un prochain rapport, nous présenterons nos préconisations que nous porterons aussi vers la future région du Grand Est.»
Quelles seront les relations de l’actuelle Grande Région avec ses nouvelles composantes, l’Alsace et la Champagne-
Ardenne?

R. C.:«Tout est à construire. Nous disposons d’un nouvel espace de progrès. Il faudra regarder comment nous travaillons. Il faudra s’organiser, mener un apprentissage commun. La Grande Région dispose d’un programme, d’une nouvelle maison, à Esch-sur-Alzette. Mais l’ensemble du territoire est d’une architecture sans nom. La grande difficulté est de nous donner une vision réelle. L’institution manque de souffle.»

Président à temps plein
Mais ça fait vingt ans qu’on le dit…
R. C.: «Nous ne devons pas nous énerver. Mais il faut imaginer une structure disposant d’un réel exécutif. Il faut un président, un Jacques Delors de la Grande Région. Un président qui ne fasse que ça. Qui soit élu, désigné par le Sommet. »
Pour la première fois, pourtant, la Grande Région a un ministre pour président du Sommet, et ce pour deux ans…
R. C.: «Comme tous les responsables politiques, René Collin (le ministre wallon), s’occupe de la Grande Région que lorsqu’il n’est pas occupé sur les autres terrains. Nous avons bien une secrétaire, mais elle n’a aucune légitimité en dépit de son travail. Cela dit, il faut reconnaître que les acteurs politiques sont des Européens convaincus.»
Se pose toujours la question du niveau de pouvoir, région, province, département, Etat…
R. C.: «Nous n’en sortirons pas si nous nous réfugions sans cesse derrière la complexité institutionnelle. C’est vrai qu’il n’existe pas de vision grand-régionale. Alors, forcément, le citoyen ne s’y retrouve pas et il n’y a pas de destin commun. Je me suis rendu l’autre jour à une réunion du QuattroPole (ndlr: le réseau des villes transfrontalières Luxembourg, Metz, Sarrebruck et Trèves), c’était à pleurer. Sans succès, Forbach, Sarrebruck et Sarreguemines essayent de construire une métropole.

Les gens semblent avoir peur les uns des autres. Et c’est une région, en France, où on vote pour l’extrême droite. Et il faut arrêter de dire de nous que nous sommes un laboratoire européen. Si c’était vrai, la France ne voterait pas pour l’extrême droite.

Même tous les projets Interreg, très locaux, n’ont qu’une faible visibilité. Il faut dire que la Grande Région communique vraiment très mal.»
Ne pourrait-elle pas dès lors s’investir sur des dossiers transfrontaliers, qui touchent les gens, comme le télétravail pénalisé par le fisc?
R. C.: «Elle ne l’a pas fait, car il y a différents niveaux de droit. Elle pouvait le faire pour le dossier
TerraLorraine (ndlr: une plate-forme économique lancée par des investisseurs chinois). C’était un gros projet qui était intéressant et qui aurait eu un impact sur le Luxembourg. Et puis, ça s’est cassé la figure.

On peut aussi travailler sur la logistique autour des aéroports, un sujet qu’on n’aborde même pas. Avec le tramway, l’aéroport de Luxembourg deviendra aussi un outil de proximité. De même que les hôpitaux. Audun-le-Tiche devait accueillir un hôpital dont n’ont pas voulu les élus locaux, malgré le soutien du gouvernement français. Et c’est Esch-sur-Alzette qui va le construire, avec une incidence transfrontalière.»
Ailleurs, les problèmes de droit et de législation derrière lesquels, dites-vous, nous ne pouvons nous réfugier, semblent avoir été réglés. Ainsi, l’Eurodistrict trinational de Bâle, auquel les trois pays concernés ont transféré leurs compétences. Un exemple?
R. C.: «Oui, j’en ai entendu parler. Je dois étudier la question.»