Humain…trop humain? / «L’Atelier» de Laurent Cantet

Manfred Enery / Laurent Cantet, avec ce nouveau film, confronte deux individualités particulières et un groupe hétérogène, histoire de pointer des réalités d’ordre

socio-économique et des mondes plus intimes.

Il en va ainsi depuis son premier long-métrage Ressources humaines (2000) qui révéla l’acteur-réalisateur Jalil Lespert jusqu’au plus récent Retour à Ithaque (2014) tourné à La Havane qui raconte le retour d’un exilé cubain parmi ses amis de jeunesse et de militance.

Avec L’Atelier, on reste dans ces microcosmes humains paradoxalement discrets dans lesquels s’exprime un réel souci du politique. A savoir un atelier d’écriture animé par Olivia, une écrivaine à la notoriété certaine, et vécu presque à l’insu de leur plein gré comme une contrainte par de grands adolescents socialement fragiles. Ils sont sept, deux filles et cinq garçons, menacés par un chômage sournois, une précarité prévisible et une instabilité identitaire liée à leur culture de base composée de religiosité agressive, d’idéologie vaguement droitière et de diverses fascinations déployées par la société spectaculaire ambiante.

On est à La Ciotat, cité portuaire entre Marseille et Toulon, dont le passé industriel fut glorieux et qui n’arrive pas à dépasser les séquelles laissées par de successives crises sociales (fermeture de chantiers navals, luttes syndicales). Missionnée par la ville et débarquée de Paris, Olivia est chargée d’animer l’atelier et de faire écrire à sept mains un roman par les jeunes «artisans» qui le composent. On est en été. L’ambiance est balnéaire. Les locaux s’ouvrent sur le soleil et la mer proche. Parfois, on s’installe sur la terrasse. Les tempêtes sous le crâne se déploient très vite. Qu’écrire? Un polar? Un roman plutôt fantastique? Des singularités se manifestent. Malika embraye d’emblée sur la vie de son grand-père, un immigré algérien qui a connu la grandeur des chantiers. La chair du futur roman épaissit. Un autre garçon, Antoine, plus secret, se distingue du groupe.

Laurent Cantet le filme avec une force enjouée, comme s’il était un corps désirable soucieux de sa plastique voulant oublier qu’il est mal dans sa peau d’adolescent dérouté par des idéologies droitières qui l’assaillent dans la région. Les autres jeunes se contentent de chahuter sans méchanceté la romancière et mettent à vif ses contradictions politiques d’intellectuelle parisienne nantie confrontée à leur insidieuse précarité.

Marina Foïs, seule actrice professionnelle, compose avec les uns et les autres, mais plus particulièrement avec Antoine qui l’intrigue, l’éprouve et l’inquiète. Aux antipodes de ses rôles de comique plus approximatifs que réellement déjantés, elle subjugue sans faille. Antoine, lui, est joué par Matthieu Lucci, un débutant épatant, à la fois solaire et taiseux, qui a été tout simplement repéré devant son lycée de La Ciotat par l’équipe du film.

Face à Marina Foïs, tout aussi époustouflante, il irradie tout le film. Toujours en retrait, sur la défensive ou l’esquive, Antoine émerge sans conteste du groupe des écrivains ou du ghetto identitaire dans lequel il se perd par intermittence. C’est en lui que résonnent toutes les questions qui travaillent le film: décrochage scolaire, orientation professionnelle foireuse, marché du travail bancal, rapport de classes défectueux, hantises identitaires informulées, obsessions religieuses, atavismes générationnels…

L’Atelier est, en ce sens, un film hautement politique, doté de belles allures romanesques avec ce que taisent les regards qu’échangent Olivia et Antoine, entre désir jugulé et répulsion soustraite.

Jamais sous-titré par des discours obliquement politiques ou d’autres bavardages vaguement militants, le film – à l’aune du personnage d’Olivia toujours attentive et à l’écoute, et, comme toujours chez Laurent Cantet (Retour à Ithaque, Entre les murs en 2008, L’Emploi du temps en 2001 et, bien sûr, Ressources humaines) – enregistre et filme des lueurs d’espoir, des amertumes mal vécues et des faux-fuyants plus que virtuels.