Huis clos sur mer… / «La Villa» de Robert Guédiguian

Manfred Enery / Pour son 27e film, le cinéaste franco-marseillais nous confine avec tendresse à une paradoxale scène de théâtre qui serait un huis clos ouvert sur un petit port proche de Marseille…

La fière maison dans laquelle la caméra nous engage est accrochée à la calanque ensoleillée. En contre-plongée, un viaduc tout aussi hardi laisse passer des trains express régionaux qui semblent tous filer vers le couchant. La maison est enjolivée par un grand balcon en broche qui surplombe le quai et un modeste restaurant ouvrier. Un homme déjà usé s’y repose, grille une cigarette et perd son regard dans un ciel buveur de rêves et de souvenirs. Une attaque l’immobilise. Un plan très rapproché d’une main aux doigts qui se relâchent ouvre le générique. Tout commence…

Armand, Joseph et Angèle, les trois enfants de l’homme fracassé qui sont d’alertes quinquagénaires assaillis par la mélancolie, se retrouvent inopinément pour régler les questions de la succession et l’éventuelle vente de la maison familiale construite par le père et le brave voisin Martin – très fier d’avoir conçu la «broche»…

Armand (Gérard Meylan) est toujours resté là pour faire vivre le restaurant et maintenir la tradition, tout en étant criblé de morosité. Joseph (Jean-Pierre Darroussin), qui a été un militant aguerri, s’est mué en enseignant de fac assailli par le désenchantement et ragaillardi par l’espiègle Bérangère (Anaïs Demoustier), une de ses étudiantes. Quand arrive Angèle (Ariane Ascaride), qui est comédienne, il la lui présente comme sa «trop jeune fiancée». Angèle n’est plus revenue au «pays» depuis près de vingt ans…

Le passé ressurgit. La mélancolie étreint la fragile fratrie confrontée au temps qui passe, aux amours qui s’effilochent, à d’autres qui renaissent, aux combats d’antan jamais oubliés. Les rêves évanouis depuis longtemps et les anciens désirs d’utopie floués y ajoutent l’amertume nécessaire que l’espoir titille en douce. Sur le viaduc, il y a même des trains qui filent vers le levant… Une histoire de famille pas comme les autres remonte à la surface, mettant en avant-plan Angèle et le personnage du père. Elle se dédoublera avec celle des enfants réfugiés dans les buissons de la calanque, que les trois vont découvrir, accueillir et protéger comme s’ils voulaient réitérer leur sens de la solidarité tel qu’ils l’ont vécu il y a longtemps.

C’est tout cela qui noue avec efficacité un scénario avenant que Robert Guédiguian a écrit avec l’acteur-dramaturge (également marseillais) Serge Valletti. D’où viennent alors les embruns qui paraissent soufflés par Brecht ou Tchekhov? Des auteurs de La Villa assurément, et de leur adresse à décliner sur le mode mélancolique les thématiques de la presque totalité des films de Robert Guédiguian. Depuis A la vie, à la mort! (1995) et La Ville est tranquille (2000) jusqu’à Les Neiges du Kilimandjaro (2011) et, bien sûr, Marius et Jeannette (1997), son film le plus populaire. On pourrait prendre La Villa pour un film-testament. Mais il s’agit davantage d’un film-bilan, comme si le cinéaste faisait le point sur sa considérable filmographie afin d’en affûter et d’en surligner tous les motifs.

L’intrusion des petits migrants – qui sont deux garçons et une fille comme notre fratrie vedette – remet tout le monde dans le sens de la marche du monde qui leur importe, celui de la générosité et de la solidarité, afin d’échapper aux facilités du «…avant, c’était mieux!», comme s’en moque Bérangère face à Joseph, plus dérouté que jamais d’avoir le «cœur à gauche et le cerveau à droite».

Le film devient alors comme une modulation de la séquence de Ki lo sa? (1985), l’un des tout premiers films de Robert Guédiguian, qui est cité en clair, que peu d’entre nous ont vu, et qui n’a jamais été réédité dans les salles. Le même trio d’acteurs (Ascaride, Meylan, Darroussin) s’amuse à se pousser dans le bassin du même petit port que domine La Villa d’aujourd’hui. Ils ont trente ans de moins, de la beauté à revendre et I Want You de Bob Dylan en bandoulière dans la bande-son. On est loin de toute molle nostalgie.

La Villa est le film le plus lumineux de Robert Guédiguian, le moins prévisible et le plus novateur. On attend évidemment son 28e film…

«La Villa» est un film-bilan, comme si

le cinéaste faisait le point sur sa considérable filmographie pour en affûter tous les motifs d’émotion

et de solidarité.