Hospitalité

Il n’est pas sûr que Kant ait lui-même cru qu’il serait un jour possible de faire accepter aux habitants de la Terre les principes qu’il prônait en 1795 dans son essai philosophique «Sur la paix perpétuelle».
On peut y lire l’énoncé d’un droit «cosmopolitique» pour tout «étranger» d’aborder le pays de son choix afin de lui rendre visite, un droit universel à l’«hospitalité», somme toute bien modeste, puisqu’il n’allait pas de pair avec le droit de s’installer définitivement dans le pays visité.
Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, il y avait comme un écho de ce programme humaniste dans la Déclaration «universelle» des Droits de l’Homme consacrant la libre circulation des personnes et le «droit de chercher asile et de bénéficier de l’asile en d’autres pays».
La fermeture d’esprit de tant de nos contemporains face au sort des migrants volontaires ou involontaires témoigne hélas que nous sommes revenus à mille lieues de la recommandation kantienne de ne pas traiter l’étranger en ennemi dans le pays où il arrive, ni de lui refuser l’accueil, si un tel refus devait compromettre son existence.
Aujourd’hui, «cosmopolite» est presque redevenu le gros mot qu’il était dans la bouche des pires voyous politiques de la première moitié du XXe siècle. Partout les mots «nation», «patrie», «peuple», «identité», «drapeau», «frontières» sont érigés en concepts-forteresses.
La faute à tous ces méchants hommes de pouvoir qui exploitent la peur des peuples? La faute aux penseurs identitaires qui agitent le spectre du choc des civilisations et celui de la supériorité de la culture occidentale?
Pas seulement. Il y a sans doute aussi quelque responsabilité du côté de ceux qui croient devoir reformuler l’universalisme au nom d’un écologisme des cultures ou par crainte de toutes sortes d’interventionnismes inadéquats, et qui sacrifient, parfois à leur insu, les droits élémentaires d’individus lointains enfermés dans un environnement qu’ils n’ont pas choisi.
Réduire ainsi l’autre à sa culture d’étranger sous prétexte de le protéger est devenu un moyen confortable de lui refuser cette hospitalité dont Kant fait le parangon de l’humanité.
De tout temps le progrès de l’Humanité, dans les sciences comme dans la conscience, est venu de l’exercice libre que cet animal bipède sans plumes a pu faire de sa curiosité. Pour cela, il faut pouvoir sortir de sa culture, aller goûter ailleurs. Si l’Union européenne n’avait rien créé d’autre que le programme Erasmus qui invite les étudiants à aller «voir ailleurs», elle mériterait déjà tous les prix Nobel de la paix. A l’Europe d’étendre aujourd’hui l’esprit de ce programme à sa politique envers les pays tiers en organisant des échanges scolaires et universitaires, mais aussi en créant des conditions d’immigration légale permettant à ceux qui au loin désirent percer le cocon de leur identité ou respirer un autre air de venir nous voir, et plus si affinités.
La Ligue est partenaire de la campagne «Nous sommes une Europe hospitalière» (weareawelcomingeurope.eu).

Claude Weber