Hommage à Jean d’Ormesson, « Lumière du Siècle »

Son regard bleu et pénétrant, vif comme l’éclair dans un ciel d’azur, profond comme un puits de science, ne brillera plus désormais, sinon pour illuminer les merveilleuses pages qu’il écrivit, au fil de livres souvent mémorables, tout au long de son intense et riche existence : Jean d’Ormesson, l’un des plus beaux esprits de notre temps, cette voltairienne lumière de notre siècle, n’est plus, bien que son aura, elle, ne se verra probablement jamais éteinte au panthéon de l’intelligence pure. La vieillesse, en effet, vient de l’emporter, à l’âge respectable de 92 ans, en cette funeste nuit du 4 au 5 décembre 2017.

CHATEAUBRIAND, SON FRERE D’ÂME

Aussi, de lui, pourrait-on aisément dire ce que l’immense chateaubriand en personne, son frère d’âme en matière de style, écrivit, se souvenant là d’une ode posthume ayant « tout le charme du Jour des Morts », en ses impérissables Mémoires d’outre-tombe :

 

«  La vieillesse déjà vient avec ses souffrances :

Que m’offre l’avenir ? De courtes espérances.

Que m’offre le passé ? Des fautes, des regrets.

Tel est le sort de l’homme ; il s’instruit avec l’âge :

Mais que sert d’être sage,

Quand le terme est si près ?

Le passé, le présent, l’avenir, tout m’afflige :

La vie à son déclin est pour moi sans prestige ;

Dans le miroir du temps elle perd des appas.

Plaisirs ! Allez chercher l’amour et la jeunesse ;

   Laissez-moi ma tristesse,

   Et ne l’insultez pas ![1] »

 

OSCAR WILDE : NOTRE FRERE EN DANDYSME

 

Jean d’Ormesson, pour qui la vie fut toujours une paradoxale et quasi oxymorique « fête en larmes », ainsi qu’il intitula l’un de ses plus beaux romans, n’a jamais été, pourtant, lui-même vieux. Sage, comme tout homme rejoint par le grand âge, oui ! Mais, vieux, jamais, à l’instar de cet autre modèle littéraire que fut, pour lui comme pour moi, le jeune Dorian Gray de notre cher Oscar Wilde, cet écrivain dandy – à l’image de sa propre personne – que nous portions, d’un commun accord, dans notre cœur.

 

Je me souviens, à ce propos : « Merci, cher ami ! Vous n’auriez pas pu me faire de plus grand et beau cadeau », m’écrivit un jour, distillé à l’encre bleue sur un billet que j’ai précieusement conservé, Jean d’Ormesson lorsque, ému et reconnaissant à la fois, je lui envoyai, à son domicile privé, un exemplaire dédicacé de ma biographie (qui venait alors de paraître, en 2009, chez Gallimard) de ce même Oscar Wilde.

 

L’ETOFFE DES SEIGNEURS

 

Je me souviens encore. C’est en janvier 2003 – il y aura bientôt 15 ans – que j’ai rencontré, pour la première fois, Jean d’Ormesson. C’était donc en plein hiver. Et, pourtant, cet homme d’une rare élégance était chaussé là – ce détail me frappa tout particulièrement – d’une paire de souliers en daim bleu, à l’image de ses yeux, et sans chaussettes, comme si ce fût l’été. Il revenait à peine, confia-t-il alors à mon regard surpris, de Corse, où il avait passé, en compagnie de quelques amis (dont, je crois, cet autre distingué que fut son compère Marc Fumaroli), ses vacances de Noël. Nous nous mîmes ensuite à parler, longuement, calmement mais chaleureusement, intimes et distants tout à la fois, comme si nous avions été, lui et moi, dans un club pour « gentlemen ». La grâce, me sembla-t-il alors, l’habitait, comme drapé, qu’il était, dans l’étoffe des seigneurs !

 

Cela se passa dans les salons feutrés de chez Gallimard, où il venait de publier l’un de ses meilleurs récits, aux très pudiques mais clairs accents autobiographiques : « C’était bien », en était le joli, et surtout prémonitoire, titre. Car, en ces sortes de confessions qui ne disent pas leur nom, il y parlait certes, en filigrane, de certaines bribes de sa propre vie, mais déjà, aussi, de sa future mort : cette mort qui ne cessa jamais de le hanter, quoiqu’il en acceptât bien évidemment, comme tout être sensible, profond et intelligent, le caractère inéluctable.

 

MONTAIGNE OU L’ART DE MOURIR

 

A ce mortel destin de tout homme, Jean d’Ormesson, qui, infailliblement lucide, ne crut jamais à son immortalité, sinon sous la coupole dorée de l’Académie Française, s’y préparait depuis longtemps déjà. Sur ce désespérant mais sûr chemin de la finitude humaine, un autre grand et bel esprit de la culture française l’accompagnait, en effet, non moins fidèlement, depuis de longues et fructueuses années, que son bien-aimé Chateaubriand : Montaigne, le plus noble des humanistes en même temps que le plus humble des aristocrates, pour qui, à méditer le Livre I de ses « Essais », et suivant en cela la sagesse socratique tel que l’énonce Platon en son antique « Phédon », « philosopher, c’est apprendre à mourir ».

 

Ainsi donc, mon ami Jean d’Ormesson a fini, lui aussi, par quitter ce bas monde. J’espère, de tout cœur, qu’il l’aura laissé sereinement, sans souffrir, cueilli dans le paisible sommeil de ce qui est, désormais, son éternelle nuit.

 

Adieu, cher Jean, prince des lettres et modèle d’esprit : ton fabuleux souvenir luit en moi, immortel, comme en un ciel étoilé !

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies),  « Petit éloge de David Bowie – Le dandy absolu (Editions François Bourin). A paraître : « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).

[1]François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », tome I, Paris, 1951, p. 389-390.