Histoires de prisons / «The Breadwinner» de Nora Twomey et «Ashcan» de Willy Perelsztejn

Misch Bervard / Samedi dernier a eu lieu la bisannuelle fête de l’industrie luxembourgeoise du cinéma, à savoir, la 8e cérémonie de remise du «Lëtzebuerger Filmpräis». Deux des films nominés sont actuellement projetés dans les salles grand-ducales: Le premier est The Breadwinner, film d’animation coproduit par Mélusine Productions, déjà présent aux Oscars états- uniens cette année, et qui a remporté le prix du meilleur long-métrage d’animation en coproduction ainsi que le prix de la meilleure contribution créative dans un long-métrage d’animation. Ashcan, le second, n’a pas remporté de prix. Nommé dans la catégorie du meilleur documentaire, nos académiciens/jurés lui ont préféré La supplication de Pol Cruchten. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne mérite pas qu’on s’y penche dans ces pages.

The Breadwinner est l’adaptation d’un livre pour adolescents (young adults, en v.o.) de la Canadienne Deborah Ellis, basé sur des interviews faites dans un camp de réfugiés afghans au Pakistan. Le film, lui, est plus ciblé vers la partie jeune que celle adulte du public, comme c’est généralement le cas pour les films d’animation. Mais il n’en reste pas moins un film intéressant, qui ne prend pas son public pour des imbéciles, qui est surtout très bien réalisé et plutôt joli à regarder. L’histoire est celle de la jeune Parvana, onze ans, qui vit avec sa famille à Kaboul sous le régime taliban, où les femmes n’ont pas le droit de quitter leur maison et d’aller au marché. Quand le père de Parvana, un ancien professeur, est emprisonné sans raison apparente, la jeune fille est obligée de se déguiser en garçon pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.

Ce premier niveau de la narration alterne avec un conte que raconte Parvana à son tout jeune frère. Cette histoire dans l’histoire est malheureusement très convenue, et nuit même au rythme général du film, ce qui est d’autant plus dommage que le storytelling est donc l’un des thèmes principaux du scénario. Mais The Breadwinner fonctionne à merveille dans sa description très personnelle et agréablement féministe de l’action principale, ancrée dans la réalité de la vie en Afghanistan, où Parvana n’abandonnera jamais son projet de libérer son père de prison.

C’est une tout autre prison qui est au centre du deuxième documentaire réalisé par Willy Perelsztejn (par ailleurs producteur de Heim ins Reich de Claude Lahr en 2004). Ashcan, c’est le nom de code de la prison secrète où étaient détenus et interrogés les principaux dirigeants nazis après leur arrestation et avant le début du célèbre procès de Nuremberg. Parmi ceux-ci, on compte Hermann Göring, Karl Dönitz, Robert Ley, Julius Streicher ou Franz von Papen. Et, comme il s’agissait d’une prison secrète (sous l’autorité de l’armée américaine), on ne s’étonnera pas trop que le commun des mortels n’en connaisse pas l’existence. Ce qui étonnera par contre certains, c’est qu’Ashcan était établie dans le Palace Hotel de Mondorf-les-Bains au Grand-Duché de Luxembourg. Elle avait pour objet, après la défaite de l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale, de recueillir dans l’urgence des renseignements sur le fonctionnement du IIIe Reich et sur la hiérarchie nazie.

Au départ du film de Perelsztejn se trouve une pièce de théâtre, coécrite par le réalisateur, et montée par Anne Simon au TNL en 2017. Le texte de la pièce était basé en grande partie sur les transcriptions des interrogatoires de 1945, et le film mêle des extraits de la pièce avec des images documentaires des répétitions, des interviews conventionnelles d’experts (historiens, mais aussi un psychiatres…) ainsi qu’avec le seul acteur survivant de l’époque, alors soldat des renseignements militaires américains, John E. Dolibois (plus tard ambassadeur des Etats-Unis au Luxembourg, et décédé en 2014).

Le filmage du documentaire ainsi que la représentation théâtrale en son centre n’ont peut-être rien d’innovant et ne cherchent pas non plus l’originalité à tout prix. Mais l’ensemble des interventions, et notamment celles des acteurs de la pièce qui tentent de cerner leurs personnages, nous offrent des bases intéressantes de réflexion et de mise en question. Le film ne percera pas les personnalités et les secrets des détenus d’Ashcan, mais nous décrit de façon fascinante une situation d’exception qui, pendant quelques mois, a fait cohabiter en huis clos des personnalités insondables. En plus, il n’est pas sans évoquer indirectement l’actualité, en posant par exemple la question de tortures éventuelles dans cette prison militaire américaine de 1945.

Les intervenants d’«Ashcan» nous offrent des bases intéressantes de réflexion et de remise en question.