La grève du 22 / Mon Mai 68 a moi

En ce printemps 68, nous étions donc moins de 200 étudiants inscrits aux différentes sections des Cours supérieurs de Luxembourg. Tous les autres futurs universitaires se trouvaient à l’étranger et n’étaient guère intéressés par ce qui se déroulait chez nous; il est vrai qu’avec tous les événements se succédant dans leur terre d’accueil, nos petits problèmes ne pouvaient les bouleverser.

Pour peser sur les décideurs politiques, il nous fallait donc trouver une stratégie payante, car notre petit nombre constituait un handicap quasi insurmontable.

Qui donc pouvait être intéressé par le contenu de programmes universitaires ou des modalités d’examens, si ce n’étaient ceux qui dans un avenir plus ou moins rapproché allaient eux-mêmes être confrontés à ces programmes et examens: les lycéens!

Encore fallait-il les mobiliser à une époque où les réseaux sociaux n’existaient pas encore. Heureusement, nous provenions des quatre coins du pays et, tous, nous connaissions encore des élèves de tous les lycées. Et puis, notre pays n’est pas si grand, et nous n’allions pas manquer de nous placer à la sortie des lycées pour y distribuer des tracts expliquant nos exigences, même si certains directeurs ronchonnaient. Plus nous nous rapprochions du 22 mai, jour choisi pour la grève des cours et la manifestation publique, plus les témoignages de solidarité et les promesses de participation affluaient à notre QG. Je ne me rappelle pas qu’un seul lycée, public ou privé, ait manqué à l’appel; même les élèves de l’école apostolique de Clairefontaine nous apportaient leur soutien.

Ainsi, malgré un temps peu clément, il n’y eut pas de flop. Combien étions-nous, d’abord dans les rues de la Ville, ensuite devant la Chambre des députés, je l’ignore; notre décompte était bien éloigné de celui de la police, comme toujours dans ces cas-là. Nous étions très, très nombreux, tellement plus nombreux que les étudiants des Cours supérieurs qui avaient lancé le mouvement. Et, en plus, nous étions bruyants, criant, sifflant, chantant à tue-tête.

Je ne sais pas si ce qu’un copain (dont le père était officier) m’a dit, à savoir que les autorités avaient alerté l’armée pour intervenir en cas d’incident majeur, est correct, mais ce que je sais, c’est que beaucoup de députés avaient en tête les images des heurts parisiens ou romains et n’en menaient pas vraiment large: allait-on casser les fenêtres du parlement? Je le sais pour avoir mené la délégation étudiante lors des pourparlers avec le bureau de la Chambre et pour avoir entendu certaines remarques à ce moment.

Plus le temps passait, plus les parlementaires se détendaient; nos revendications étaient censées, nous n’étions en rien des casseurs.

Romain Fandel, le premier citoyen de l’époque, allait exprimer sa solidarité, allant jusqu’à verser son obole pour contribuer au payement de nos frais. Mai 68 à Luxembourg, ce n’était vraiment pas la révolution, et il n’y eut aucun incident.

Nous, étudiants des Cours supérieurs, qui étions les plus âgés des manifestants, n’avions en fait passé le bac que douze mois plus tôt. Où aurions-nous trouvé la culture politique pour aborder de front des problèmes sociétaux?

Ce qui nous tenait à cœur, c’étaient nos études! Nous voulions seulement une réforme qui tienne compte de nos exigences.

André Wengler