La grande embrouille /«Mon Ket» de François Damiens

Misch Bervard / La première apparition sur un écran de cinéma dont on se souvient de François Damiens est peut-être son rôle d’espion/éleveur de poulets belge dans OSS 117: Le Caire, nid d’espions (2006). Depuis, le comédien belge s’est fait connaître d’abord par d’autres rôles secondaires dans des comédies françaises, pour ensuite réussir à s’imposer parallèlement dans des rôles dits sérieux, voire dramatiques. Côté coproductions luxembourgeoises, on le retrouve dans JCVD, Tango Libre ou Le Tout Nouveau Testament.

Mais, depuis 2000, Damiens réalise et apparaît aussi régulièrement dans des sketches de caméra cachée, d’abord destinés à être diffusés dans les avions, ensuite sur les télévisions belges et françaises, et bien sûr aujourd’hui surtout sur internet. Il crée d’ailleurs à cet effet le personnage original de François l’Embrouille.

Le procédé de caméra cachée est né aux Etats-Unis, d’abord à la radio sous l’appellation The Candid Microphone, pour ensuite être adapté en sketches cinématographiques montrés en avant-programmes dans les cinémas. En 1948 la Candid Camera passe à la télé, et en 1964 Pierre Bellemare lance la première émission de La caméra invisible en France, avec le comédien Jacques Legras. Dans presque tous les pays du monde, des émissions basées sur le même dispositif naissent et s’épuisent depuis, et aujourd’hui c’est surtout sur internet que se défoulent les adeptes amateurs et professionnels des caméras invisibles, en continuant de piéger des victimes ignorantes.

D’ailleurs bon nombre de ces sketches ont depuis le début amené les critiques à se poser les questions des limites du bon goût, du malaise à rire du malheur (volontairement provoqué) de l’autre, et celle du voyeurisme en général. Depuis les premières Candid Cameras télévisuelles jusqu’à la promo de Mon Ket, on n’arrête pas de nous garantir que bien évidemment toutes les victimes ont donné après coup l’autorisation de diffuser les séquences tournées avec elles. Mais avec la prédominance de la télé-réalité d’aujourd’hui et les méthodes qu’elle utilise, ces questions sont toujours d’actualité. Elles se posent non seulement à propos du «Grand Méchant Net», mais aussi dans le cadre d’un produit cinématographique «haut de gamme».

Le fait qu’un comédien affirmé décide de (re)passer sur le grand écran avec un long-métrage basé sur une suite de sketches filmés à base de caméras cachées est aujourd’hui suffisant pour créer un buzz énorme. Mais là encore, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. En 2006 sort au cinéma Borat du comedian (sic) britannique Sacha Baron Cohen, qui met en scène un journaliste kazakh (et fictif) du même nom. Ce «mockumentary» n’a pas été tourné avec des caméras invisibles, mais piège tout de même, dans de nombreuses scènes, des gens ignorants qui n’en demandaient pas tant (telle la population pauvre d’un village roumain censé représenter le Kazakhstan). Mais l’originalité du film, ses qualités et son message global font qu’on s’en souvient toujours comme d’une réussite, et qu’on a su évacuer les quelques réserves et malaises de l’époque.

Et quand on parle de «mockumentary», difficile de ne pas penser au choc culturel que fut en 1992 la sortie de C’est arrivé près de chez vous autour du personnage de Ben, créé et interprété par l’autre Belge de service qu’est Benoît Poelvoorde. Ici, malaise s’écrivait avec un très grand M pour la plupart des spectateurs. Mais c’était volontaire (en tant que parodie de l’émission Striptease), totalement «over the top» et en fin de compte, hilarant et jouissif.

Avec Mon Ket, François Damiens et ses victimes (que le générique de fin désigne pseudo-humblement comme «les vrais héros du film») nous font rire aussi, parfois jaune, et il est vrai que le résultat final n’est pas sans cette certaine tendresse et l’humanisme qu’on a l’habitude de retrouver dans l’humour dit «belge». Le réalisateur réussit même à intégrer ses sketches dans un scénario plutôt bien structuré – l’histoire d’un père qui s’investit dans l’éducation (peu conventionnelle) de son fiston.

Mais malheureusement, on se retrouve, tout au long de la vision du film, à réfléchir sur la «grosseur» de certaines situations, ainsi que sur le dispositif technique et logistique nécessaire pour les provoquer et les enregistrer. Et cela fait qu’en fin de compte on n’est jamais réellement immergé dans l’histoire, mais que l’on reste de simples consommateurs de ce qui se fait de mieux dans le domaine de la caméra cachée moderne. Avec toujours les mêmes réserves que du temps de Jacques Legras, mais une frustration autrement plus importante, car proportionnelle au buzz qui nous a attirés au cinéma.

Le spectateur n’est jamais réellement immergé dans l’histoire de «Mon Ket», mais reste un simple consommateur de ce qui se fait de mieux dans le domaine de la caméra cachée en ce moment.