Le grand chelem de Xavier Bettel

THIERRY NELISSEN /Bourgmestre puis Premier ministre «sans jamais être candidat»:un itinéraire au culot, avec une bonne dose de créativité.
L’amour des futilités est-il un gage de légèreté? Essayer de parler d’un sujet sérieux avec le Premier ministre Xavier Bettel alors qu’il parcourt une rue commerçante tient de l’impossible équation. Il court, selfise, serre deux cents mains, embrasse, interpelle, répond, virevolte. C’est Noureev en complet cravate.

Bettel court et ne s’arrête jamais, sauf peut-être pour fumer, en cachette, une rare cigarette. Un vrai lièvre politique. L’homme pressé a réussi ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait accompli: conquérir la mairie de Luxembourg deux ans avant de s’emparer de l’Hôtel de Bourgogne.

Bourgmestre puis ministre d’Etat en deux ans. De quoi faire passer les Santer, Werner ou Thorn pour des mono-tâcherons. Dans les tablettes, on ne relève guère qu’Emmanuel Servais à avoir embrassé les deux carrières, retombant à la Ville après avoir présidé le gouvernement, à 64 ans bien tassés. C’était en 1875… Un bâton de maréchal.

Le phénomène Bettel, c’est au contraire une éruption de jeunesse et d’hyperactivité, une conjonction politique favorable et la maîtrise des nouveaux modes de communication, où le fait de faire savoir que l’on agit importe plus, finalement, que l’action elle-même.

L’anecdote est tellement célèbre et éculée qu’on hésite toujours à la resservir, de crainte de prêter le flanc à un plan de communication trop huilé. Mais la principale intéressée la confirme en souriant: l’entrée en politique de Xavier Bettel, c’est bien face à Lydie Polfer qu’il l’exécute, avec une certaine maestria. La toute jeune bourgmestre est en visite à Bonnevoie en 1981 dans l’école du gamin de huit ans, qui organise une manifestation pour que soit aménagée une plaine de jeux. Avec son enthousiasme (« en riant, en plaisantant, mais en réclamant »), il obtiendra gain de cause. « L’épisode illustre déjà sa philosophie qui est de dire que si on veut, on peut », retient Lydie Polfer, qui perdra sa trace jusqu’à le retrouver dans les jeunes libéraux, huit ans plus tard.

Lui s’est souvenu d’elle au moment de s’engager en politique. Et, fût-il issu d’une famille aux sympathies chrétiennes-sociales, il se voyait mal adhérer à un parti où il eût pris ses ordres de l’archevêché ou d’un syndicat. Lydie Polfer réfute l’étiquette de «mentor» de celui qui va continuer d’user d’une sympathie au moins apparente, d’une créativité affirmée, d’une capacité de persuasion bien trempée.

Bettel, c’est un tempérament, c’est une image. Peu importe le fond, pourvu qu’il y mette des formes. Il arriverait probablement à vendre à des électeurs distraits le programme du parti communiste.

Même par défaut, c’est pourtant bien un libéral. Et c’est déjà un excellent recruteur, qui convainc plus d’une connaissance de s’affilier au DP. La «génération Bettel» est en gestation. Mais le Parti démocratique qu’il trouve n’est pas au mieux de sa forme. Au moins, dans la capitale, il continue d’exercer sa prééminence. En 1999, Xavier Bettel est élu à la Chambre des députés, et fait son entrée au conseil communal de Luxembourg. Lui qui dit que son métier est avocat, et qu’on ne renie jamais cette profession une fois qu’on l’a embrassée, a bel et bien transformé l’essai politique avant de s’inscrire au barreau.

Bettel, c’est une présence. Ou des présences. Des poignées de main à rendre jaloux Mickey Mouse. Le personnage se forge et se polit. Ne rate pas une apparition, dût-il demander aux photographes de presse à quel endroit ils ont prévu d’officier… pour ne jamais rater la pose. Capable de débarquer au Knuedler à la dernière minute avant un conseil, jeter un œil distrait sur un dossier. Y déceler une faille. Baser toute son interpellation sur cette écume de la perception. « L’idée la plus fausse à son sujet, c’est qu’il est superficiel, objecte Lydie Polfer. Il capte en fait très rapidement le fond d’un problème… puis veut passer à autre chose. Cela demande des équipes qui suivent. Il a un caractère hyperactif, mais aussi une intelligence émotionnelle et relationnelle qui touche les gens. Il aime les gens, et les gens l’aiment. »

Aux élections de 2005, il arrive quatrième libéral derrière un sacré trio: le bourgmestre Paul Helminger, et les anciennes ministres Anne Brasseur et Lydie Polfer. Et gagne ainsi un poste d’échevin aux affaires sociales et à la jeunesse, qui lui servira de véritable tremplin.

Bouillonnant d’idées dans le rôle, accentuant sa présence sur le terrain, il ringardise de facto le titulaire du poste. Et au soir du scrutin du 9 octobre 2011, c’est le coup de tonnerre: Xavier Bettel fait un demi-millier de voix de préférence de plus que Paul Helminger (13.928 contre 13.414). A la brasserie qui sert de QG au Parti démocratique, sur la place d’Armes, Helminger et Bettel ont plusieurs tête-à-tête. Bettel comprend bien que c’est le ticket libéral qui s’est imposé, plus que ses individualités. Et que la tête de liste était le bourgmestre sortant… Mais le jeune échevin veut prendre ses responsabilités. Et puis, Il n’est pas dans les usages du parti de ne pas laisser le poste à celui qui a le plus de voix. Il propose à son aîné d’au moins scinder le mandat. Le lendemain, Paul Helminger jette l’éponge.

A 38 ans, Bettel s’assoit dans le fauteuil du bourgmestre qu’il jure de ne pas quitter, redécore le bureau à son goût. Enthousiaste. Et populaire. Le déficit d’image dont il pouvait encore légèrement souffrir en dehors de la capitale se comble rapidement. Bettel garde toujours un pied à la Chambre des députés, et la présidence du DP, qu’il vient de reprendre à son ami Claude Meisch.

Et à la Chambre, l’ambiance est au séisme. Les liens entre partenaires de la coalition chrétienne-sociale – socialiste, déjà passablement distendus, se rompent à l’occasion de l’affaire du SREL, scandale lié au fonctionnement débridé du Service de renseignement… placé sous la direction, mais pas l’autorité, visiblement, du Premier ministre Jean-Claude Juncker.

La crise provoque des élections anticipées. A la manœuvre chez les socialistes, le jeune ministre sortant de l’Economie, Etienne Schneider, est sans doute le plus désireux de briser le lien de soumission qu’impose Juncker à ses cabinets depuis des années. S’asseoir à la table du conseil de gouvernement sans l’encombrant pater familias titille les partis non confessionnels, Verts, socialistes et libéraux. Compère de Bettel à la Ville, l’écolo François Bausch sait qu’il pourra travailler avec le libéral.

Les protagonistes s’accordent sur le fait que, pour s’associer dans l’exécutif, il faudra disposer de deux sièges d’avance à la Chambre des députés: trente-deux sur soixante. Mais il faut attendre le vote du citoyen. La coalition «laïque», qui sera progressivement qualifiée de «gambienne» en référence à ses couleurs, n’est encore qu’un gros fantasme politique.

Très vite, le 20 octobre 2013, au fil du dépouillement, la poussée du parti libéral est palpable. Quand Xavier Bettel, qui a pris tout son temps pour suivre les tendances, débarque avec Claude Meisch au QG de son parti, au Kirchberg, le gain de quatre sièges n’est pas encore confirmé, la cote des trente-deux sièges non plus. Juste avant le départ pour le traditionnel débat de RTL, là où vont les politiques pour nouer les alliances, et les observateurs pour apprécier le buffet, Schneider, dont le parti s’est maintenu, propose par téléphone le poste de Premier ministre à Bettel: l’impossible majorité vient d’être atteinte. Derrière un paravent de la salle de presse, sans témoin, Bettel se lâche dans un déhanché jubilatoire. Après tout, dit-il, il n’était pas candidat au poste, à l’inverse de Jean-Claude Juncker et Etienne Schneider.

Fort de sa majorité relative, le parti chrétien-social s’apprête pourtant à diriger les négociations de formation du gouvernement. Et Xavier Bettel doit encore convaincre les libéraux des vertus du ménage à trois. La condescendance du CSV à son égard lui sert d’adjuvant. « On t’appellera demain et on te dira ce que tu peux récupérer », auraient signifié Juncker et son équipe, au leader de l’opposition. Aussi ahurissant que cela puisse paraître, les chrétiens-sociaux tardent à joindre le leader du DP: « Ils n’avaient pas mon numéro de téléphone », s’esclaffe celui qui le distribuait pourtant à profusion. Et quand Juncker finit par toucher Bettel, tout est consommé. « Je lui ai dit honnêtement que j’étais déjà en tractations et que je voulais donner une chance à ces négociations. »

D’informateur en formateur, le bourgmestre de Luxembourg renonce à sa promesse et déménage ses bibelots à l’hôtel de Bourgogne voisin. « Le CSV m’avait même proposé une coalition CSV-DP sans Jean-Claude. Mais ce n’était pas lui le problème. C’était cette quasi-
impossibilité de gouverner avec un parti qui ne voulait pas reconnaître ses erreurs dans le dossier du SREL. Le CSV nous a littéralement poussés dans les bras les uns des autres. C’était l’occasion d’avancer sur toutes ces choses qu’on ne pouvait pas faire avec lui, sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat notamment. Sur l’interruption volontaire de grossesse, par exemple! Je suis fier que, grâce à nous, une femme ne doive plus se présenter à une consultation devant un inconnu pour avoir le droit d’avorter. »

Xavier Bettel a-t-il atteint son plafond? Peut-il espérer une prise encore plus remarquable?

L’enfant gâté de la politique luxembourgeois n’en a cure, qui affirme qu’il aspire juste à faire des choses qu’il aime. Et qu’en politique, il n’y a pas de «rétrogradation» qui tienne. Non, faire enfin une mandature complète comme bourgmestre de Luxembourg ne lui déplairait pas.

Et partenaire «junior» du CSV dans un gouvernement de droite, s’il devait perdre son poste de Premier ministre? « Si c’est pour défaire tout ce que nous avons fait pendant cinq ans, ce sera clairement sans moi », prévient -il.